Pénurie persistante de préposés aux bénéficiaires

Les secteurs les plus touchés sont Québec et Montérégie-Ouest, où il manque respectivement 251 et 190 préposés.
Photo: Jean-Sebastien Evrard Agence France-Presse Les secteurs les plus touchés sont Québec et Montérégie-Ouest, où il manque respectivement 251 et 190 préposés.

Même s’il manque près d’un millier de préposés aux bénéficiaires (PAB) dans le réseau public et que les CHSLD se les arrachent, leurs conditions de travail commencent à peine à s’améliorer.

Le Devoir a demandé aux vingt-trois CIUSSS et CISSS du Québec de fournir le nombre de postes vacants chez eux. Treize d’entre eux ont répondu à l’appel et, dans plusieurs cas, la situation est critique. Les données compilées par Le Devoir indiquent qu’il manque au moins 927 préposés dans le réseau public.

Les secteurs les plus touchés sont Québec et Montérégie-Ouest, où il manque respectivement 251 et 190 préposés. La situation semble moins critique sur l’île de Montréal (voir encadré), et le CISSS des Laurentides affirme aussi n’avoir aucun poste vacant.

Ces données émergent alors que le travail des préposés aux bénéficiaires a de nouveau retenu l’attention cette semaine en raison de nouveaux cas de maltraitance dans une résidence privée de Laval rapportés par le réseau TVA. Dans son dernier rapport, le Protecteur du citoyen avait en outre clairement démontré que les personnes hébergées en CHSLD pâtissaient d’un manque de soins en raison du manque de préposés.

Appelée à réagir, la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, promet que son gouvernement va agir. « Il y a un budget qui s’en vient, on est très, très conscients que c’est une question majeure, fondamentale. […] Il va falloir revoir les conditions de travail des préposés aux bénéficiaires. »

Le cas de Québec

À Québec, la direction du CIUSSS a décidé de prendre les grands moyens pour attirer des travailleurs. « On fait des démarches présentement pour offrir des postes permanents à l’ensemble de nos PAB dès cette année », explique Marleen Cameron, chef de service au recrutement du CIUSSS. « Ils ne seront plus sur appel, ils vont avoir une sécurité d’emploi. »

Une mesure d’autant plus intéressante qu’elle ne coûte pas plus cher à l’organisation, dit-elle, parce que « ces gens-là travaillaient déjà ».

Les syndicats qui représentent les PAB dans le réseau y voient un pas dans la bonne direction. « C’est intéressant. Ça commence », observe le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS), Jeff Begley. Or ce genre de percée lui semble plutôt marginale. « Les choses sont pires sans cesse. Dans les CHSLD, c’est le désastre. »

« Ça va prendre un coup de barre. Les négociations de 2020 [pour le renouvellement des conventions collectives] vont être un tournant », plaide quant à elle Sylvie Nelson, présidente du regroupement des employés de services à la FTQ.

À part des réouvertures de conventions collectives dans les coopératives de services à domicile et des réaménagements d’horaires dans les résidences privées, elle dit avoir observé peu de progrès dans les conditions de travail des PAB ces derniers mois. Le salaire notamment devra être haussé, selon elle.

À cet égard, la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, faisait remarquer jeudi matin en entrevue à Radio-Canada qu’il était troublant qu’un employé de la Société des alcools (SAQ) soit payé 28 $ l’heure alors qu’un préposé aux bénéficiaires du public reçoit 21 $ l’heure.

Pénurie jusqu’à l’école

Le Devoir a aussi constaté que pour attirer et conserver leur personnel, plusieurs CIUSSS et CISSS ont commencé à offrir aux étudiants des formations en milieu de travail (en Abitibi, dans le Bas-Saint-Laurent, la Capitale-Nationale, les Laurentides, en Montérégie-Ouest).

Jeudi, la ministre Blais a plusieurs fois vanté les mérites de ce type de formation qui inclut des heures en établissement. « Ça fait qu’un étudiant, au bout d’une semaine, sait s’il est fait pour le travail de préposé ou pas. »

À certains endroits, comme au CIUSSS de Laval et en Mauricie, les étudiants peuvent travailler comme aides de service pendant leurs études et ont un emploi garanti à la fin du processus (les aides de service sont des préposés qui peuvent faire certaines tâches de base, comme nourrir les résidents, mais ne peuvent pas leur apporter de soins).

« La pénurie a fait en sorte qu’on a développé des projets avec le CIUSSS », note le directeur du Centre de formation professionnelle (CFP) Bel-Avenir, en Mauricie, Pierre Laliberté. « Ils sont très recherchés. » Désormais, des formations sont offertes non seulement à Trois-Rivières, mais en région plus éloignée comme à La Tuque.

Le hic, c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’étudiants, ajoute-t-il. « Les CFP ont connu une grosse baisse d’inscriptions, fait-il remarquer. On a des places en masse. »

Par ailleurs, au moins six CISSS sondés par Le Devoir mentionnent qu’ils recourent déjà aux aides de service pour alléger la tâche des préposés.

Le privé face au même mur

Aux prises, elles aussi, avec la pénurie, les résidences privées ont quant à elles commencé à augmenter les salaires, qui tournaient traditionnellement autour du salaire minimum.

« Maintenant, c’est 13,50 $ et il y a des établissements où ça monte à 16 ou 17 $ l’heure », note Michel Lemelin, de la Fédération professionnelle des préposés aux bénéficiaires du Québec (FPBQ), un organisme basé à Lévis qui fait la promotion de la profession. Les mieux payés gagnent toujours quatre dollars l’heure de moins que dans le réseau public.

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés affirme pourtant que le problème de pénurie est « généralisé ». « Les résidences ont de la difficulté à recruter et à conserver leur personnel », explique la directrice générale, Chantal St-Onge.

Or selon Michel Lemelin, il faut réfléchir au-delà du salaire. « Ce n’est pas juste le salaire qui compte. » À son avis, il faut surtout tenir compte du fait que de plus en plus de résidences privées accueillent des cas lourds, ce qui n’était pas le cas auparavant. Le salaire, dit-il, devrait suivre en conséquence. « Ce n’est plus le même travail. »

Mais comment ? Cela ne relève-t-il pas des négociations avec les syndicats ? À ce sujet, la ministre Marguerite Blais reste vague, mais laisse entendre que le gouvernement pourrait hausser les subventions données à certains établissements privés. Elle dit qu’elle cherche actuellement à savoir si les CHSLD privés « reçoivent un montant suffisant du gouvernement quand ce dernier leur achète des places ».

Pas de problème au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal

Tandis qu’on s’arrache les PAB aux quatre coins du Québec, le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal affiche complet. « Je n’ai pas de problème majeur chez nous », explique le directeur du soutien à l’autonomie du CIUSSS, Claude Riendeau. Une situation enviable découlant d’une proximité de longue date avec le Centre de formation professionnelle qui forme des préposés sur son territoire. Depuis 2010, son équipe rencontre celle de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île toutes les six semaines.

Quand la commission scolaire a manqué de place pour ajouter des élèves, le CIUSSS a notamment constitué des salles de classe dans un de ses CHSLD, poursuit-il. Plus récemment, le CIUSSS a aussi amélioré les conditions de travail des PAB qui travaillent sur appel, et on prévoit désormais de légers surplus d’effectifs à l’horaire (115 %) pour être sûrs de ne pas manquer de bras.

Ailleurs dans la métropole, le CIUSSS du Nord-de-l'Île-de-Montréal ne manque pas de préposés non plus, semble-t-il. Selon sa porte-parole, les besoins sont comblés grâce au taux d’immigration important sur le territoire et à l’intérêt des nouveaux arrivants pour les postes de préposés.