Mike Ward retrouve Jérémy Gabriel en Cour d’appel

« On ne peut pas avoir une société tellement édulcorée qu’on ne peut plus dire quelque chose de blessant, sinon c’est pire que <em>1984</em> », a soutenu l'avocat de Mike Ward.
Photo: « On ne peut pas avoir une société tellement édulcorée qu’on ne peut plus dire quelque chose de blessant, sinon c’est pire que 1984 », a soutenu l'avocat de Mike Ward.

« Amener un humoriste qui fait de l’humour noir en cour pour une joketrash, ce serait comme donner un ticket à Vin Diesel parce qu’il chauffait vite dans Fast and Furious. » C’est par cette image colorée que l’humoriste Mike Ward résume la cause pour discrimination plaidée à la Cour d’appel mercredi.

Le dossier, qui oppose l’humoriste au chanteur Jérémy Gabriel, est toutefois beaucoup plus complexe. Est-ce qu’une blague sur une personne handicapée peut être jugée discriminatoire ? Et si oui, où doit-on tracer la ligne entre le droit à la dignité et le droit à la liberté d’expression ?

C’est sur ces points de droit très pointus que les trois juges de la Cour d’appel devront se prononcer.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jérémy Gabriel

« Je ne sais pas [ce que les juges vont décider], mais je peux vous dire que la question soulève des points de droit les plus essentiels de notre société », a soutenu, au terme des audiences, l’avocat Julius Grey, qui défend Mike Ward.

Pendant près de deux heures, il a tenté de convaincre les magistrats que le juge de première instance avait erré. Dans son jugement, qui date de 2016, le juge Scott Hughes du Tribunal des droits de la personne avait jugé que le chanteur Jérémy Gabriel et sa mère, Sylvie Gabriel, avaient été victimes de discrimination. Il avait condamné l’humoriste à leur payer 42 000 $ en dommages moraux et punitifs pour une série de blagues qui écorchaient le jeune chanteur qui souffre du syndrome de Treacher Collins.

Discriminatoire ?

À la Cour d’appel, Me Julius Grey a défendu mercredi sa vision de la discrimination, affirmant que contrairement à une personne qui aurait perdu son emploi ou à qui on aurait refusé l’accès à un lieu en raison de son ethnie ou de son handicap, il n’y a pas, dans une blague, de dommages concrets autres qu’une blessure d’ego et que cela n’est pas de la discrimination.

« Mon argument principal était que ce n’est pas une discrimination du tout que de faire une satire de quelqu’un [puisqu’]on ne le prive pas d’un service ou de quoi que ce soit. C’est très dangereux d’ancrer une action en dommages sur cette vague notion de dignité quand l’individu n’a pas été traité différemment des autres », a résumé l’avocat.

Son collègue, Me Walid Hijazi, qui représente l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour au Québec, a plaidé dans le même sens, rappelant que ce n’est pas un procès en diffamation, mais bien pour discrimination.

Liberté d’expression

Tous deux ont largement plaidé pour la liberté d’expression de l’artiste et répété l’importance pour les humoristes de pouvoir s’attaquer aux tabous et de tenir des propos controversés. « On ne peut pas avoir une société tellement édulcorée qu’on ne peut plus dire quelque chose de blessant, sinon c’est pire que 1984 », a soutenu Me Grey.

Selon lui, la liberté d’expression est devenue une « liberté orpheline » mise à mal par ceux qui la défendent en principe, mais qui tentent de la restreindre lorsqu’elle va à l’encontre de leur opinion et qu’elle s’entrechoque avec d’autres droits.

« Nous vivons des tentatives constantes de limiter la liberté d’expression et je pense que c’est notre devoir de la défendre. »

Si les juges de la Cour d’appel maintiennent le jugement de première instance, cela va créer « un effet de frilosité » chez les humoristes, qui vont s’autocensurer de crainte de faire l’objet de poursuites à leur tour, ajoutent les avocats.

Balises

Mais l’humoriste est allé trop loin, répète Me Stéphanie Fournier, l’avocate de la Commission des droits de la personne qui défend Jérémy Gabriel et qui se retrouvait, par la bande, à défendre le jugement de première instance qui lui donnait gain de cause.

« On n’a pas parlé du handicap de Jérémy, on a humilié Jérémy sur la base de son handicap », a-t-elle plaidé.

Selon elle, le droit à la dignité ne doit pas être limité par le droit à la liberté d’expression. « On ne tolère plus aujourd’hui les blagues racistes, on a tranché une limite comme société. Les blagues homophobes ne passent plus non plus. Il y a un équilibre à trouver et c’est ce qui fait la beauté des humoristes qui réussissent à le faire », ajoute-t-elle.

Me Fournier fait également valoir qu’en dépit des prétentions de ses opposants sur l’importance de la liberté artistique, les humoristes n’ont pas plus de droits que les autres. « J’ai entendu mon collègue dire qu’en humour, on peut tout dire. Si c’est ce que vous retenez, SVP, mettez des balises, parce que moi, je ne sais pas comment je vais expliquer à mes enfants qu’un humoriste a le droit de tenir de tels propos, mais qu’eux n’ont pas le droit d’en dire autant en classe ou dans une cour d’école. »

Les juges ont pris la cause en délibéré.

À la sortie, Jérémy Gabriel a soutenu qu’il avait hâte que tout cela se termine, mais insisté sur le fait que c’est un « combat important » qu’il veut mener jusqu’au bout. Il estime par ailleurs que l’inquiétude des humoristes sur la portée de ce jugement est « exagérée ». « Je pense qu’il s’agit d’une propagande pour faire peur aux gens par rapport à la liberté d’expression. »

De son côté, Mike Ward a soutenu qu’il trouvait « ridicule » de se retrouver en cour pour une blague qu’il n’a pas faite depuis six ans. Questionné à savoir s’il allait s’empêcher de faire des blagues sur certains sujets, l’humoriste a répondu à la volée, alors qu’il passait la porte tournante de la Cour d’appel : « Je vais continuer à faire mon métier, pis qu’ils mangent de la marde. »

10 commentaires
  • Jean Thibaudeau - Abonné 17 janvier 2019 04 h 50

    "Le droit à la dignité ne doit pas être limité par le droit à la liberté d’expression."

    Cette avocate peut bien le pemser, mais ce n'est pas à elle de décider quelles limites doivent être imposées à la liberté d'expression. Trop de gens n'appuient celle-ci que pour ceux qui pensent comme eux.

  • Guy Boucher - Abonné 17 janvier 2019 06 h 07

    Le dossier, qui oppose l’humoriste au chanteur Jérémy Gabriel.... la meilleure blague de l'article !!!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 janvier 2019 08 h 42

    La liberte d expression

    a des limites que cet humoriste a depasse de loin.Qui peut encore encouragere telles stupidites ?

  • Nicole Delisle - Abonné 17 janvier 2019 09 h 20

    Un humoriste qui n’a aucun sens du mot respect et dignité!

    « Je vais continuer à faire mon métier, pis qu’ils mangent de la marde. » Voilà, le sentiment qui anime ce prétendu humoriste! Il se fout royalement du respect des individus et des institutions! Le droit d’expression ne veut pas dire tout dire, sans respect de la dignité d’une personne, et sans aucune ligne fine du bon sens.
    Attaquer quelqu’un sur un handicap physique pour l’humilier publiquement, et en le nommant en plus, devant des salles complètes pour attirer le rire des gens et empocher de l’argent, c’est tout simplement dégradant et être très mal inspiré en humour pour n’avoir que cela comme matériel pour faire rire! C’est d’une pauvreté artistique hors du commun! Est-ce vraiment tout ce qui l’inspire? C’est désespérant! Alors, que l’on parle d’intimidation dans les écoles, on a l’impression que c’est le monde à l’envers. Accepterait-on que nos jeunes dans les écoles se moquent de quelqu’un parce qu’il est handicapé physiquement ou intellectuellement, parce qu’il ne réussit pas ou qu’il semble gêné? Pourquoi alors l’accepterait-on d’un humoriste devant des foules et en plus qui se remplit les poches en le faisant? Si notre société en est rendu à un tel degré d’inconscience et de méchanceté gratuite, c’est consternant! On est bien loin de l’humour d’un Sol ou Yvon Deschamps. Humour n’est pas synonyme d’humilier!!!

    • Hélène Gilbert - Abonnée 17 janvier 2019 15 h 44

      J'appuie complètement votre point de vue.
      L"'humour" de Mike Ward est mesquin, et comme vous dites, c'est loin de l'humour intelligent de Sol ou Yvon Deschamps. C'est un humour facile.
      Si ça fait rire et que ça ne nuit à personne, c'est correct. Si ça fait rire mais que ça nuit à quelqu'un, c'est à réprouver. Il me semble que ce devrait être le seul critère sur lequel le jugement devrait se fonder.

  • Vincent Éliane - Inscrit 17 janvier 2019 09 h 49

    Ce débat est paradoxal

    Je reste convaincue que la meilleure façon d'inclure toutes les diversités dans notre société est de ne pas les traiter différemment de la majorité. S'il est interdit de blaguer à propos des handicapés, des LGBTQ2+ ou des communautés culturelles, le message qu'on envoie est que ces personnes sont différentes, dans une classe à part. N'est-ce pas exactement ce qui dérange le jeune Jérémy, être perçu comme différent? Ne clame-t-il pas partout son droit à l'égalité?

    Mike Ward, dans ce dossier précis, n'a pas ri de la personne de monsieur Gabriel en soi, il s'est moqué de sa propension à utiliser son handicap comme porte d'entrée dans le milieu artistique malgré un talent musical discutable. Il ne m'appartient pas de juger du talent artistique du plaignant ou de sa stratégie de marketing, mais la posture de l'humoriste est ici pleinement défendable à mon avis.

    • Gilles Théberge - Abonné 17 janvier 2019 14 h 08

      Vous écrivez « malgré un talent musical discutable » . Ah bon ! C'est justement ce que réclame le jeune Gabriel dans cette affaire. le droit à l'égalité de la dignité.

      J'espère qe cette affaire pourra servir à monsieur Ward de leçon hein?