Wikipédia comme champ de bataille de l'actualité

L’actualité en développement, surtout quand elle concerne un sujet délicat, ne manque pas de stimuler la grogne sur Wikipédia aussi.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse L’actualité en développement, surtout quand elle concerne un sujet délicat, ne manque pas de stimuler la grogne sur Wikipédia aussi.

Le Brexit excite. En soirée lundi, à l’heure de Greenwich, la page en anglais de l’encyclopédie Wikipédia sur la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne tournait à plein régime. L’intérêt et les nouvelles se bousculaient à quelques heures du vote sur l’accord de séparation, prévu aux Communes de Londres en fin d’après-midi, mardi.

À 18 h 41, la surchauffe dépassait le compte des trois ajouts, corrections, précisions ou commentaires à la seconde !

Les micromutations allaient dans tous les sens. Par exemple, pour demander pourquoi une liste de gazouillis les plus repris n’en incluait pas un de l’ex-président Barack Obama.

La moyenne de correction d’un article en anglais se situe autour de la quinzaine. La page Brexit en compte maintenant des milliers.

Le shutdown de 2018-2019, paralysie des services fédéraux qui se poursuit aux États-Unis, fait aussi s’agiter l’encyclopédie participative. Le mouvement des gilets jaunes en France n’est pas en reste, avec des centaines et des centaines de modifications enregistrées en quelques semaines de construction numérique.

Des exemples ? Comment décrire le mouvement ? S’agit-il d’une révolution, d’une révolte ou d’une jacquerie ? Faut-il d’ailleurs établir des rapprochements avec des mouvements précédents et lesquels ? Les gilets jaunes et les bonnets rouges, même combat ? Et la référence au poujadisme est-elle acceptable ou pas ?

La carte et le territoire

Ainsi s’écrit l’histoire à chaud sur les plateformes multilingues de la nébuleuse Wiki, de loin le projet collaboratif le plus animé dans le monde avec des millions de contributeurs dans des dizaines de langues. L’actualité en développement, surtout quand elle concerne un sujet délicat, ne manque pas de stimuler la grogne là aussi. La carte épouse le territoire et le virtuel ne devient finalement qu’une extension du domaine de la lutte réelle.

« La neutralité est certainement la valeur cardinale des wikipédiens, mais aussi la plus mise à mal en cas de controverse, explique par écrit au Devoir Nicolas Bencherki, professeur de communication à l’Université TELUQ, joint à Londres. Je dirais que cela n’est pas spécifique à Wikipédia. Pendant une campagne électorale, chaque camp accuse les journalistes d’avoir un parti pris pour le camp adverse, voire de persécuter son parti. […] Prétendre être neutre concernant les gilets jaunes, en ce moment, serait bien difficile, même pour le journaliste d’enquête le plus intègre. On rapporte toujours un point de vue, une expérience particulière, un sentiment d’inquiétude… »

En plus, les événements controversés peuvent stimuler la participation de néophytes, qui maîtrisent peu ou mal certaines règles de la construction participative. Ces balises concernent d’ailleurs plus la forme que le contenu de l’article, précise le professeur.

« Certaines personnes peuvent faire fi même de ces règles formelles, soit par ignorance, soit en croyant que leur cause est plus “neutre” que celle de l’adversaire, et je n’ai pas de raison de douter de leur sincérité, dit-il. C’est cependant avec le recul que l’on pourra faire la part des choses. La bonne nouvelle est que ce sera facile, une fois cette réflexion faite, de corriger l’article sur Wikipédia. »

L’ADN résilient

Un avertissement sans équivoque chapeaute la page consacrée en français au Mouvement des gilets jaunes en France : « Cet article concerne un événement récent ou en cours, dit le texte encadré. Ces informations peuvent manquer de recul, ne pas prendre en compte des développements récents ou changer à mesure que l’événement progresse. » Il est précisé que le titre lui-même peut être provisoire.

« À mon sens, le problème n’est pas aussi important qu’il n’y paraît, car Wikipédia a justement un grand pouvoir de résilience qui est inscrit, pour ainsi dire, dans son ADN, écrit encore M. Bencherki. En effet, elle est le reflet de sa société : pour le moment, le débat fait rage dans les rues françaises, mais aussi en ligne (il y a d’ailleurs un avertissement en ce sens en tête de l’article en ce moment). Lorsque la poussière sera retombée, une communauté existante reprendra l’article “Gilets jaunes”, ou une nouvelle se formera autour de lui, qui n’aura aucune difficulté à effacer les contributions moins intéressantes et à améliorer le texte qui mérite de l’être. »

Son collègue de la TELUQ Artur Jorge de Matos Alves appuie aussi sur cet effet normal de la discussion. « Le débat peut avoir un aspect négatif s’il mène à une sorte de vandalisme numérique, dit-il. Mais la discussion, surtout avec un peu de recul, donne la chance de confronter et de discuter les points de vue et les ajouts des contributeurs. »

Il souligne finalement l’intérêt heuristique à pouvoir suivre le débat qui s’expose constamment comme tel, y compris en laissant des traces de toutes les modifications proposées, les valables comme les plus futiles.

« Le discours sur les événements s’expose en temps réel, dit le professeur de Matos Alves. Wikipédia, contrairement aux autres encyclopédies, réagit immédiatement et présente la discussion sur le traitement des événements avec ses compromis et ses conflits. Mais cette transparence n’empêche pas une certaine hiérarchie des contributeurs. Un groupe d’éditeurs peut prendre le contrôle et orienter le débat. »

Les règles de l’échange constructif nécessitent le respect des divergences entre les 3 328 490 et quelques utilisateurs inscrits en date de lundi en français. En cas de conflit persistant, la page peut être bloquée par un modérateur le temps de laisser refroidir les esprits surchauffés. Par contre, quand un article aboutit à une qualité jugée de très haut niveau il reçoit le label « article de qualité ».

On n’en compte que 1719 en français sur environ 2 millions de pages. Ni Brexit, ni Mouvement des gilets jaunes ne sont (encore) de ce lot hyperfiable…