La plus vieille maison patrimoniale de la Gaspésie vandalisée

La maison Busteed est dans un piètre état.
Photo: Société historique Machault La maison Busteed est dans un piètre état.

La maison Busteed, à Pointe-à-la-Croix, la plus vieille à se dresser encore vers le ciel de la péninsule gaspésienne, est abandonnée. Classée par l’État québécois en 1987 pour sa valeur historique, elle a été achetée en 2009 par Ottawa pour être cédée ensuite à la communauté micmaque de Listuguj. La maison se trouve désormais au centre d’un tourbillon de passions qui plongent dans les profondeurs de l’histoire de la colonisation.

Le loyaliste Thomas Busteed, un fidèle de la couronne britannique, construit cette demeure vers 1800. Il s’agit de la plus vieille maison de la Gaspésie toujours debout, explique Michel Goudreau, président de la Société historique Machault, laquelle exhorte la ministre de la Culture Nathalie Roy d’intervenir. Selon ce que la Société a observé sur les lieux, des réparations urgentes doivent être réalisées et « un dialogue avec cette communauté » doit être favorisé pour trouver une solution à la préservation de la maison dans l’intérêt de toute la Gaspésie.

Les jours de cet immeuble, magnifiquement entretenu jusque dans un passé récent, semblent désormais comptés, regrette la Société historique Machault. Ses nouveaux propriétaires, le gouvernement micmac Listuguj, affirment dans une lettre dont Le Devoir a obtenu copie que cette maison n’a pas à être préservée. « L’héritage de cette maison n’a pas pour nous la même perspective que pour les Gaspésiens », écrit le chef Darcy Gray. « C’est un symbole de vol, de persécution, d’abus, d’approches systémiques pour éliminer notre peuple et de racisme institutionnel. » Il s’agit désormais pour la communauté, affirme son chef, d’« essayer de nous reconnecter avec ce que nous avons perdu physiquement et émotionnellement » sur ce site plutôt que d’en préserver la demeure.

Dans une lettre adressée au Devoir, la porte-parole du gouvernement micmac Listuguj, Hilary Barnaby, apporte des nuances et indique que la communauté qu’elle représente comprend l’importance du lieu pour les gens de la Gaspésie. Mais elle répète que « celle-ci n’a pas la même signification pour la communauté de Listuguj ».

Plusieurs Autochtones ont manifesté publiquement, sur les réseaux sociaux, leur malaise devant l’existence de cette demeure.

Cette communauté, explique Mme Barnaby, doit réfléchir à des façons de se « réconcilier avec ce bâtiment ». « La maison est présentement barricadée pour la protéger du vandalisme pendant que le conseil de Listuguj [lance] un processus de réflexion quant à son avenir ». « Un centre de guérison, un centre culturel ou un établissement ayant une vocation touristique » pourraient être des projets à considérer, ajoute-t-elle, tout en précisant que la réflexion n’est pas encore amorcée. La communauté est propriétaire de la maison depuis 2012.

Le ministère impuissant

Au ministère de la Culture et des Communications, la porte-parole indique au Devoir que, même si cette demeure est classée « en raison de sa valeur historique et architecturale importante », « la situation particulière de la maison Busteed, étant désormais située sur des terres de réserve, fait que le gouvernement du Québec n’est pas l’interlocuteur premier dans ce dossier ». L’État québécois se dit néanmoins disposé à accompagner et à soutenir un éventuel projet de restauration.

Le gouvernement du Canada a acquis la demeure en même temps que 404 hectares de terrain. Jusque-là, cette résidence contenait nombre d’artefacts des XVIIIe et XIXe siècles. Ne reste de tout cela aujourd’hui qu’un canon français ayant servi à la bataille de la Restigouche, qui est ancré dans des éléments de maçonnerie. La maison a déjà abrité un musée, dont les artefacts ont été dispersés en 2009, faute d’intérêt des autorités publiques.

Depuis le printemps 2018 en particulier, la maison a été vandalisée à plusieurs reprises, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elle était en parfait état au moment de sa vente en 2009.

Le président de la Société historique Machault juge peu sage le fait de vouloir effacer des portions matérielles de l’histoire, même si celles-ci nous sont désagréables. Ce n’est pas en supprimant la mémoire de ce qui nous blesse qu’on soigne nos plaies, dit-il.

Pillage et colonisation

Dans son livre intitulé Curiosités de la Baie-des-Chaleurs, l’historien Pascal Alain observe que les titres de propriété du lieu sont dès le départ assez flous. En 1790, Thomas Busteed a acheté des titres pour ces terres de Jean-Baptiste Marcoux, mais comme le gouvernement ne reconnaît pas son acquisition, il est forcé de racheter le même emplacement, cette fois des mains d’un bourgeois de Carleton présumé propriétaire.

Dans les archives des Pères capucins, lesquelles font partie des documents préservés par BAnQ à Rimouski, on trouve qu’en 1899 un arpenteur chargé par le gouvernement d’Ottawa de baliser de nouveau la réserve autochtone est pris à parti par les propriétaires fonciers locaux, dont les Busteed, qui craignent de voir leurs terrains amputés.

L’arpenteur constate vite que « certains propriétaires des lots avoisinant la réserve ont tracé, de façon arbitraire, de nouvelles lignes » et qu’« ils pillent sans scrupule le bois des Amérindiens ». L’arpenteur recommande, à la lumière de ses constats, que le gouvernement fédéral rétablisse leur territoire.

Le rapport manuscrit de l’arpenteur François-Xavier Fafard, daté du 2 mars 1899, indique que les Autochtones « attendent justice plus que jamais ». Il demande à l’État d’agir. « Je vous le demande en mon nom personnel, parce que j’ai vu là réellement un état de choses intolérable que j’ai promis d’aider à changer pour le mieux ». Les Autochtones sont les victimes, à son sens, d’une spoliation éhontée. « L’histoire des spéculateurs de terrains sans scrupule, des détenteurs du champ défriché par le voisin, se répétera là comme ailleurs », prédit-il. Et l’arpenteur de conclure ceci : « C’est l’histoire de la colonisation dans la province de Québec. »