Un peu de réconfort pour les réfugiés sur le chemin Roxham

Au bout de Roxham Road, où le taxi vient de les déposer, Aimé et ses compagnons d’infortune s’apprêtent à franchir le fossé qui les sépare du Canada.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au bout de Roxham Road, où le taxi vient de les déposer, Aimé et ses compagnons d’infortune s’apprêtent à franchir le fossé qui les sépare du Canada.

D’un côté comme de l’autre de la frontière, des citoyens engagés se rendent tous les jours sur le chemin Roxham pour accueillir les réfugiés qui s’apprêtent à passer la frontière canadienne, leur offrant des manteaux d’hiver, des tuques, des mitaines, des oursons en peluche et des barres tendres. Bien que ces migrants aient été moins nombreux ces derniers mois, ils peuvent ainsi trouver un peu de réconfort, avant de se faire arrêter volontairement par les agents de la GRC.

La neige tombait doucement sur le village de Champlain aux États-Unis. Au bout de Roxham Road, un petit chemin de campagne traversé par un fossé qui délimite la frontière canado-américaine, trois jeunes hommes sortent du taxi. L’air perdu dans leurs manteaux de fortune, ils sortent leur valise — leur unique bien — et regardent le ponceau qui les mènera vers ce qu’ils espèrent être une nouvelle vie.

« Je vais au Canada parce que je veux vivre en sécurité et en liberté », confie Aimé, 19 ans, originaire du Rwanda.

Un peu plus de 24 heures auparavant, le jeune homme quittait l’Afrique. Comme la plupart des réfugiés qui se rendent à Roxham Road, il a atterri aux États-Unis et a fini la course en taxi, avec deux compatriotes rencontrés en chemin.

« On est partis du Vermont, je leur ai fait un bon prix à 120 $», dit en souriant Mike, le chauffeur, qui dit faire de très bonnes affaires depuis deux ans.

De l’autre côté du fossé, un agent de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) les attend. Calmement, il leur donne les règles d’usage. « Il est illégal de traverser la frontière ici, si vous le faites je vais être obligé de vous arrêter », lance-t-il en guise d’avertissement.

« Oui, j’aimerais que vous m’arrêtiez », répond Aimé d’une voix qui se veut confiante.

En sol canadien, l’agent leur pose tour à tour la main sur l’épaule et leur signifie qu’ils sont en état d’arrestation. Il les mène ensuite vers un grand bâtiment pour un premier contrôle de sécurité et les ramènera en minibus vers les bureaux de l’Agence des services frontaliers du Canada, où ils feront une demande d’asile.

Mais pourquoi passer par le chemin Roxham plutôt que par le poste frontalier de Lacolle, situé tout près ? Plusieurs le font, mais c’est qu’ils répondent à certains critères bien précis. Tous les autres se verront systématiquement refuser le droit de faire une demande d’asile au Canada et seront refoulés aux États-Unis, en vertu de l’Entente entre le Canada et les États-Unis sur les pays tiers sûrs. Or, l’entente ne s’applique pas si les demandeurs d’asile se trouvent déjà en sol canadien. Ceux qui arrivent au chemin Roxham se font donc arrêter par la GRC, mais ils savent que leur demande d’asile sera traitée en bonne et due forme.

Le bouche à oreille a fait son oeuvre et, depuis deux ans, le chemin Roxham est devenu le point d’entrée de 95 % des arrivées irrégulières au Canada. Tous ne restent pas au pays toutefois. Bien en vue à la frontière, une grande affiche gouvernementale rappelle que « demander l’asile n’est pas un laissez-passer pour le Canada ». On informe également les réfugiés qu’ils devront répondre à plusieurs critères précis, sans quoi leur demande sera refusée. L’an dernier, un peu plus de la moitié des demandeurs d’asile ayant traversé la frontière de manière irrégulière ont obtenu le statut de réfugié au Canada.

Le sourire bienveillant de Janet

Aimé et ses deux compagnons ont disparu dans le baraquement de la GRC. Leur chauffeur, Mike, fait demi-tour et le silence reprend ses droits dans le froid de janvier aux confins de la frontière américaine.

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les bras chargés de manteaux, de mitaines et d’oursons en peluche, l’Américaine Janet se rend pratiquement tous les jours au chemin Roxham pour accueillir les réfugiés qui s’apprêtent à passer la frontière.

Janet arrive quelques minutes plus tard. Tous les après-midi, six jours par semaine, l’enseignante de français à la retraite vient passer une heure ou deux sur Roxham Road pour offrir un sourire bienveillant aux réfugiés qui s’apprêtent à passer la frontière. « Chaque personne qui arrive ici a son histoire, mais ce qu’ils ont tous en commun, c’est le stress. Ils sont très préoccupés, ils n’ont pas trop envie de jaser, ils veulent juste passer la frontière et arriver enfin au Canada. »
 

À travers l’organisme Plattsburgh Cares, elle recueille des manteaux, des tuques et des foulards qu’elle distribue à la frontière. « L’hiver dernier, ils étaient nombreux à arriver en t-shirt et en gougounes, mais cette année, ils sont probablement mieux informés, et plusieurs ont déjà un manteau lorsqu’ils arrivent. »

Tous les jours, elle voit des gens vulnérables mais déterminés, surtout des femmes et des enfants. « Hier, j’ai donné des manteaux à une dame et à ses quatre enfants, raconte Janet en portant les mains à son coeur. Elle m’a fait un grand sourire et m’a dit : “je ne vous oublierai jamais”. »

Baisse des demandes

Le soleil tombe sur Roxham Road. Janet est là depuis près de deux heures, mais personne ne s’est encore présenté. « On voit moins de monde depuis quelques mois, mais c’est assez inhabituel de ne voir personne », dit-elle avant de prendre le chemin du retour.

Les chiffres lui donnent raison. Depuis plusieurs mois, le nombre de passages irréguliers diminue. En novembre, la GRC a intercepté 978 personnes au chemin Roxham. C’est le chiffre le plus bas depuis le printemps 2017, moment où les réfugiés ont commencé à affluer massivement à ce passage frontalier.

En 2017, ils ont été près de 19 000 à passer la frontière au chemin Roxham. Pour 2018, le point culminant a été atteint en printemps, avec près de 2500 passages en avril, mais ne cesse de diminuer depuis. À la fin novembre, on comptait un peu plus de 17 000 passages irréguliers pour l’année 2018.

Le pays d’origine change aussi. Si les Haïtiens étaient nombreux en 2017, les Nigérians représentent aujourd’hui la moitié des demandeurs d’asile au chemin Roxham.

Du côté canadien de la frontière, sur le chemin Roxham à Hemmingford, certains trouvent encore qu’il y a beaucoup d’activité. « On est sur une petite route de campagne super tranquille, mais depuis deux ans, c’est devenu intolérable. Ces jours-ci, il passe encore quatre autobus par jour, et le trafic est incessant, déplore John (nom fictif). Selon moi, c’est un véritable gaspillage de fonds publics tout ça », ajoute-t-il en désignant le poste de la GRC au bout du chemin.

Certains disent qu’en accueillant des réfugiés, on se retrouve avec un plus petit morceau de tarte. Moi, je dis : on n’a qu’à faire une tarte plus grande !

Sur sa petite chaise de cuisine, près du poêle à bois, Sue Heller tente de rester calme en entendant les propos de son voisin. « Je ne suis pas d’accord avec toi, ils ont bien le droit d’essayer de vivre leur rêve. Ils fuient leur pays parce qu’ils sont en danger. Personne ne se déracine comme ça sans raison valable », affirme la vieille dame, qui estime que le Canada pourrait accueillir beaucoup plus de réfugiés encore.

Comme Janet, Sue Heller fait partie d’un groupe de soutien local (Bridges Not Borders) et se rend souvent du côté américain pour apporter son soutien aux réfugiés avant qu’ils mettent les pieds en sol canadien. « Certains disent qu’en accueillant des réfugiés, on se retrouve avec un plus petit morceau de tarte. Moi, je dis : on n’a qu’à faire une tarte plus grande ! »