Tout pour une carte postale

J’ai désormais l’habitude de lire de l'étonnement dans les yeux des employés des postes au moment d’acheter, pour des amis éparpillés sur trois continents, une soixantaine de timbres — car il en faut souvent deux par envoi.
Photo: Catherine Legault Le Devoir J’ai désormais l’habitude de lire de l'étonnement dans les yeux des employés des postes au moment d’acheter, pour des amis éparpillés sur trois continents, une soixantaine de timbres — car il en faut souvent deux par envoi.

Passe-temps secret ou passion non avouée ? Avec un brin d’autodérision, une petite série qui dévoile les plaisirs coupables de quelques journalistes du Devoir.

Un petit bout de carton a eu pour moi, dès l’enfance, un puissant charme mythique : la carte postale. Oui, elle, avec ses images datées ou convenues, marquée par des tampons exotiques et parfois tachée, déchirée, dans certains cas arrivée longtemps après la date floue estampillée par les postes. C’était l’étranger encore si mystérieux, le lointain bout du monde déposé dans ma boîte aux lettres après un long voyage par des voies compliquées. Cette fascination d’enfant a éclos bien avant l’arrivée dans ma vie de toute forme de communication numérique ; je ne vivais encore que de papier.

La fascination est une chose singulière ; non seulement il est rare qu’elle nous quitte, mais il est probable qu’elle s’aggrave. Voyez : depuis que je suis en âge de donner mon adresse, lequel de mes amis ou des membres de ma famille n’ai-je pas embêté avec cette passion des cartes postales ? Dès que je sais l’ami parti (avec ma gentille demande, cela va de soi), j’attends ; je m’imagine parfois avec horreur qu’il a oublié ; j’attends encore. Et puis enfin : plus mince qu’une enveloppe, la carte postale se distingue immédiatement dans la boîte aux lettres et avec elle vient alors une joie ancienne, irrépressible. Combien de kilomètres ont franchis ces mots serrés écrits souvent dans l’urgence où l’encre a parfois coulé, combien de mains sales l’ont ennuyeusement lancée dans des bacs empoussiérés, quelles morts a-t-elle frôlées dans un camion à Delhi, sur le tarmac d’un aéroport de Chine, dans la jungle épaisse de Malaisie ?

Le beau risque du voyage

Mais attention : pour qu’une carte postale soit considérée comme valable dans ma boîte aux lettres, et mes amis le savent très bien, il faut qu’elle ait voyagé seule (et non dans une enveloppe, sacrilège suprême), qu’elle ait été postée du lieu très précis où elle a été écrite (dans la mesure, cela dit, où cette possibilité existe) et qu’elle raconte une histoire, un moment. Qu’elle aille au-delà du « j’étais là ».

Quand la carte postale a en plus un costume inattendu, chose qui amuse particulièrement une de mes cousines, c’est encore mieux — j’ai dans ma boîte à cartes un inoubliable sous-verre en carton d’une brasserie de Chicago qui avait déjà, m’a-t-elle écrit, une longue vie de comptoir de bar derrière lui avant de devenir carte postale.

Ce sont ces histoires qui me fascinent, celle de l’objet autant que celle du voyageur — car chacune témoigne d’une certaine usure, d’une expérience. Comme tout voyage nous altère, nous transforme, nous abîme même, cela vaut aussi pour ce carré de carton laissé à toutes les possibilités de pliures, de moisissures et de disparition. C’est le beau risque du voyage. Que sont devenues les deux cartes postales envoyées du Népal par deux amies différentes à deux ans d’écart ? Ou celle envoyée pour la blague à un ami allemand depuis Montréal et qui ne s’est jamais rendue ? Le mystère restera mystère.

À l’inverse, c’est parfois un miracle que certaines cartes se rendent absurdement à bon port — comme celle envoyée par une amie de Papouasie, une province reculée d’Indonésie, par la poste d’un village en montagne qui n’avait de village que le nom. Là aussi, le mystère de son improbable trajet restera mystère.

Du Sri Lanka au Rwanda

Maintenant, il n’y a pas que recevoir des cartes postales qui soit fascinant ; en écrire aussi. Depuis plusieurs années, la petite feuille que je plie dans mon carnet compte au moins trente adresses. Vous sursautez ? Ce n’est rien par rapport à l’étonnement (parfois un agacement voilé) que j’ai désormais l’habitude de lire dans les yeux des employés des postes au moment d’acheter, pour des amis éparpillés sur trois continents, une soixantaine de timbres — car il en faut souvent deux par envoi.

Ceci n’est toutefois que la première étape du plaisir : après, il faut trouver les cartes postales (une espèce rare dans certains pays), les choisir consciencieusement pour chaque destinataire, les écrire en des lieux éloquents, puis les envoyer. Je me rappelle plusieurs boîtes aux lettres où j’ai glissé mes cartes, et à peu près tous les bureaux de poste où j’ai mis les pieds — de l’espace immense de la poste centrale de Mexico au petit comptoir caché de Kandy, au Sri Lanka, jusqu’au bureau ancien figé dans les collines de la petite ville de Butare, au Rwanda. Si vous saviez les acrobaties auxquelles je m’adonne pour ces cartes postales, vous n’y croiriez peut-être pas.

Alors, pourquoi écrire autant de cartes postales ? Pourquoi écrire des cartes postales, tout court ? C’est ce qui reste concrètement du voyage, dans nos mains, au-delà de son expérience. Ce qu’on a été, là-bas, à cet instant. C’est aussi une résistance devant la facilité des échanges numériques et le manque de temps qui nous force toujours à prendre les voies aisément navigables. Écrire son petit bout de carton au bord de l’océan, sous la moustiquaire un soir d’orage, sous la tente du désert, c’est écrire la preuve de son acceptation de l’inconnu. Quand il a fallu trouver les mots pour une personne qui les lira elle aussi seule, peut-être elle aussi un peu en voyage.