L'année 2018 en dessins

«Le Devoir» reprend son traditionnel bilan de l’année en se concentrant sur les objets qui ont fait l’actualité: de l’avion de la CSeries de Bombardier au spectacle «SLAV», de la tuque de la députée Catherine Dorion au pipeline acheté par Ottawa, du gilet jaune de la Grande Jacquerie française au joint de mari maintenant légalisé. Les dessins sont de Garnotte, les textes de Stéphane Baillargeon.

1 Les surprises du 1er octobre | Le Québec s’est donné Legault. Cinquante ans après la fondation du Parti québécois (PQ), l’ancien ministre péquiste François Legault a pris le pouvoir avec une nouvelle formation qui semble sortir la dynamique politique provinciale des enjeux constitutionnels, réels ou fantasmés. Un cycle ouvert par la Révolution tranquille s’est ainsi refermé. La Coalition avenir Québec (CAQ) a remporté 75 sièges aux élections du 1er octobre, arrachant le volant étatique aux libéraux et aux péquistes, qui se l’échangeaient depuis les années 1970, laissant les deux vieilles formations exsangues, sans chef, et en profonde remise en question. Le PQ se voit même sérieusement menacé sur sa gauche par Québec solidaire, autre signe des bouleversements en marche. Reste à voir combien de temps durera la lune de miel caquiste maintenant que l’épreuve des faits commence. La CAQ doit livrer ses promesses en éducation et en santé, mais aussi se préparer à des pressions fortes pour ajuster ses positions en environnement, réputées archaïques, voire inexistantes. Garnotte
2 Une autre année turbulente pour Bombardier | Le cochon de payant désigne celui qui paye le plein tarif, mais n’est pas mieux traité. Ce cochon de payant, c’est le contribuable qui a permis d’allonger à Bombardier 1,3 milliard de Québec et 372,5 millions d’Ottawa. Pourquoi ? Pour voir Airbus avaler la moitié du programme de la CSeries en versant une maigre petite piastre (c’était en juillet). Pour se rendre compte que les dirigeants de Bombardier se versaient des bonis mirobolants (c’était en août). Pour assister à la perte de 5000 emplois (en novembre), dont la moitié à venir au Québec dans les prochains mois. Les communiqués de Bombardier jargonnaient très fort façon HEC, parlant « rationalisation », « optimisation », « recentrage » et « plan de redressement ». Mais ne disaient mot à savoir qu’Alain Bellemare, payé 13,5 millions par année, demeure le patron le mieux rémunéré au Québec. Le p.-d.g. sous perfusion étatique gagne 134 fois le salaire moyen de ses employés, enfin de ceux qui restent. La gloutonnerie subventionnée a suscité une colère généralisée, relayée par moult commentateurs des anciens et des nouveaux médias. L’action de la compagnie a piqué du nez. Le fleuron s’émousse et le cochon de payant semble en avoir assez de casquer. Garnotte
3 Les épineux débats sur l’appropriation culturelle | Deux spectacles controversés du metteur en scène Robert Lepage ont au moins permis au Québec d’entrer de plain-pied dans les débats sur l’appropriation culturelle qui taraudent le reste du continent depuis belle lurette. La première polémique a germé en juillet autour de SL?V, une création en collaboration avec la chanteuse Betty Bonifassi autour de chants d’esclaves. Des critiques ont reproché la quasi-absence d’interprètes noirs dans la production, arrêtée après deux représentations. Robert Lepage vient tout juste de publier un mea culpa à ce sujet. Le second différend a enchaîné rapidement quand une vingtaine de personnalités autochtones ont dénoncé l’absence de membres de leurs nations dans la production Kanata du Théâtre du Soleil. La création sur la condition des Premières Nations au Canada a tout de même été de l’avant et est maintenant à l’affiche à Paris. Les artistes et beaucoup de commentateurs ont crié à la censure. Les controverses auront au moins servi à mousser les échanges et faire prendre conscience d’enjeux occultés depuis très longtemps dans le système culturel. Garnotte
4 Les habits du premier ministre Trudeau | Au moment des bilans de l’année, le premier ministre Justin Trudeau a confié que son plus grand regret de 2018 était son voyage en Inde. Indeed ! comme on dit par ici et par là. Le périple de février a tourné au fiasco pour deux raisons : l’une profonde, liée à la présence d’un ancien extrémiste sikh lors d’une fête officielle canadienne ; l’autre symbolique et superficielle, en raison des nombreux costumes traditionnels enfilés par le premier ministre, sa femme et leurs enfants tout au long de la visite. Un comité parlementaire vient de publier un rapport fortement caviardé pour les médias, où il est recommandé de mieux filtrer les invités aux réceptions officielles. D’innombrables commentateurs et caricaturistes s’étaient déjà chargés de ridiculiser l’appropriation culturelle vestimentaire et gestuelle de la première famille du pays du multiculturalisme. Garnotte
5 Facebook plus d’une fois sur la sellette | Un proverbe oriental dit qu’il vaut mieux aimer ses amis avec précaution. Au gré des révélations faites sur la manière dont Facebook traite les amis et les amis des amis, la précaution envers l’empire des likes est devenue de la réserve, puis de l’inquiétude et finalement de l’épouvante. Environ 2,5 milliards de Terriens utilisent chaque mois l’une ou l’autre des applications de l’empire des signes. Or, les scandales ont éclaboussé le réseau social en ligne. L’annus horribilis du titan numérique a commencé en mars avec celui révélant que Cambridge Analytica a tenté d’influencer les intentions de vote aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Mexique grâce aux données de 87 millions de comptes personnels, collectées à l’insu de leurs utilisateurs. Suivirent les révélations sur l’utilisation des plateformes numériques par des trolls russes pour manipuler les élections en Occident. Le laconique et réservé fondateur Mark Zuckerberg, appelé à témoigner devant des élus de plusieurs pays, a promis des mutations profondes. Mais à la mi-décembre, une nouvelle enquête journalistique dévoilait que Facebook a permis au fil des ans à près de 150 sociétés d’accéder aux données personnelles de ses utilisateurs. Sans leur consentement, évidemment. Garnotte
6 Levée de fourches contre l’ALENA 2.0 | L’Amérique du Nord se prépare à vivre sous le régime revu et corrigé d’un nouveau traité commercial remplaçant celui de 1994. L’Accord États-Unis, Mexique, Canada (AEUMC) a été négocié à la demande du président Trump, qui accusait l’ALENA d’avoir causé la perte de millions d’emplois dans son pays, surtout dans les secteurs agricole et de l’automobile. Le psychopoliticodrame a duré des mois, et la dernière ligne droite a fait mine de laisser le Canada en rade après l’entente des deux autres partenaires. Les mandataires canadiens ont réussi à faire lever les sanctions douanières sur l’acier et l’aluminium et à en éviter de nouvelles sur les produits de l’industrie de l’auto. En revanche, l’accès au marché du lait a dû être assoupli pour les producteurs américains, semant la colère des fermiers canadiens et québécois. Signé fin novembre, cet ALENA 2.0, bonifié d’un chapitre sur la protection de l’environnement, préserve aussi l’exception culturelle. Garnotte
7 La tuque ne fait pas la députée | Il faut toujours une tête de tuque dans un groupe, et le Québec en a trouvé toute une. Après la moustache de la députée Manon Massé, c’est maintenant au tour de la tuque et des t-shirts de Catherine Dorion, nouvelle élue de Québec solidaire, de déchaîner les passions analytiques, critiques et caricaturales. Comme le disait Oscar Wilde, il n’y a que les esprits légers et superficiels qui ne se préoccupent pas des apparences. Le média vestimentaire, c’est aussi le message. Mme Dorion, diplômée du Conservatoire d’art dramatique et du King’s College de Londres, a été élue en promettant de faire de la politique autrement. Elle l’a fait en gardant sa tuque lors de son discours de victoire le soir des élections du 1er octobre. Elle l’a refait, portant un t-shirt en l’honneur du poète Patrice Desbiens lors de sa première intervention à l’Assemblée nationale. Elle l’a fait en prenant position contre le 3e lien de Québec (comparé à une ligne de coke) et pour le voile islamique (comparé à un accessoire de mode). Un genre de tuque, quoi. Garnotte
8 Le gavage des médecins | Le Québec est malade de ses médecins. Tous les indicateurs des conditions de travail des docteurs d’ici gonflent comme des ballons de baudruche. Le Québec n’a jamais eu autant de médecins par habitant et il ne les a jamais aussi bien payés. Leur rémunération totale a doublé, de 3,3 milliards à 6,6 milliards, entre 2006 et 2015. Pourtant, pendant la même période, leur moyenne de jours travaillés diminuait sans cesse. Un spécialiste type pratiquait 203 jours en 2006, mais 194 en 2015. La part du lion consentie à la profession médicale ne s’est même pas traduite par un meilleur accès aux services : la quantité de soins prodigués a diminué depuis dix ans dans plusieurs domaines. Le nouveau gouvernement caquiste a lancé une étude pour comparer les salaires des médecins du Québec à ceux des autres provinces. Le gouvernement souhaite aussi négocier un nouveau mode de rémunération avec les médecins de famille en visant « moins de paiement à l’acte et plus de prise en charge des patients », a dit François Legault lors de son discours inaugural, fin novembre. Garnotte
9 Gilets jaunes et gaminets bleus | Dix-huit mois, c’est quelques éternités en politique. Il n’en fallait pas plus à Emmanuel Macron — devenu, en mai 2017, le plus jeune président de l’histoire de France à 39 ans avec les deux tiers des suffrages — pour passer de héros à zéro. Cet été, alors que l’équipe de France remportait la Coupe du monde de soccer, les tensions créées par différentes réformes, dont la fin d’un impôt spécial des plus fortunés, plaçaient la cote de popularité du président à environ 40 %. La grogne, d’abord rurale, périurbaine et provinciale, a explosé en octobre pour s’opposer à l’augmentation des taxes sur certains produits pétroliers. Le mouvement des gilets jaunes — l’accessoire fait partie de l’ensemble de sécurité obligatoire des automobilistes — a gonflé autour d’autres revendications fiscales, dont l’augmentation du revenu minimum ou le maintien de certains services de proximité, jusqu’à la demande de la démission du président. La protestation a été décrite comme une jacquerie contemporaine et une rébellion de la classe des petits moyens. L’État a renoncé à la hausse des taxes et a annoncé des mesures sociales en décembre. La cote de popularité du président a chuté à une vingtaine de points en décembre et les trois quarts des Français désapprouvent maintenant les politiques présidentielles. La République en marche ! est devenue La France en panne ! Garnotte
10 La laïcité continue de diviser | Non au voile, oui au crucifix. Il faudrait les subtiles connaissances d’un docteur de l’Église, la profondeur d’un savant rabbin ou l’érudition exégétique d’un mufti pour résoudre cette apparente position contradictoire. La CAQ a promis d’interdire le port de signes religieux aux personnes en situation d’autorité, y compris aux enseignants, un ajout écarté du rapport de la commission Bouchard-Taylor il y a dix ans. Elle a promis du même coup que le crucifix de l’Assemblée nationale — copie d’un original duplessiste datant de 1936 — resterait au-dessus de la tribune du président. Pour la CAQ, il y aurait, d’un côté, le principe de laïcité de l’État et, de l’autre, le devoir de mémoire, le patrimoine, le crucifix étant réduit à un simple témoin de l’histoire. Le PQ acquiesce, bien que favorable à une sorte de clause dérogatoire pour les employés arborant un signe religieux déjà sur la liste de paie de l’État. En 2017, le PLQ avait décidé de ne pas imposer la laïcité aux employés de l’État, mais de s’accommoder du crucifix. Québec solidaire hésite encore entre une laïcité à la Bouchard-Taylor et l’ouverture inclusive tolérant les signes religieux portés par les employés de l’État. Dans ce cas, ce serait oui au voile et non au crucifix… Garnotte
11 La marijuana est légale au Canada | « A mari usque ad mare. » En très mauvais latin de cuisine, la devise du Canada devrait maintenant se traduire par quelque chose comme de la mari en marée. Le Canada est devenu le deuxième pays du monde, après l’Uruguay, à légaliser la vente de la marijuana. Dans les faits, il s’agit surtout du premier pays du G7 à s’y mettre, et la petite révolution a été une des nouvelles sur le Canada les plus couvertes dans le monde cette année avec l’arrestation, à Vancouver, d’une dirigeante de Huawei, géant chinois des télécoms. La vente légale a commencé à la mi-octobre. La demande très forte a vite vidé les magasins, que les producteurs accrédités n’ont pas pu remplir à nouveau. La pénurie perdure depuis le mois de novembre, et les consommateurs doivent retourner vers le marché noir, ce qui va totalement à l’encontre du premier objectif de la légalisation. Le marché du pot est évalué à 6 milliards par an rien qu’au pays, d’un océan à l’autre. Garnotte
12 L’affaire Khashoggi | Un meurtre pour les représenter tous et dans l’imaginaire mondial les graver. L’épouvantable assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, expatrié aux États-Unis pour avoir critiqué les politiques du prince héritier Mohammed ben Salmane, a symbolisé les excès tyranniques de la monarchie autoritaire. Un régime qui emprisonne et torture les dissidents, mène une guerre impitoyable au Yémen, et ne souffre d’aucune opposition de l’intérieur comme de l’extérieur. Jamal Khashoggi sera piégé dans le consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre, assassiné et démembré. Riyad a mis deux semaines à reconnaître les faits, tout en exonérant le prince. Avant le meurtre, en août, l’Arabie saoudite avait expulsé l’ambassadeur canadien et forcé le départ du Canada de centaines d’étudiants saoudiens à la suite d’un tweet de la ministre des Affaires étrangères. Chrystia Freeland s’y disait « très alarmée » par l’emprisonnement de Samar Badawi, sœur de Raif Badawi, sous écrous depuis des années pour des propos jugés blasphématoires. Garnotte