La route des os

Un troupeau de chevaux yakoutes, mi-sauvages, broutent dans une prairie enneigée près de la route des os.
Photo: Monique Durand Le Devoir Un troupeau de chevaux yakoutes, mi-sauvages, broutent dans une prairie enneigée près de la route des os.

Sibérie. Mot chargé, surchargé de froid et de glace, d’affect, d’histoire et d’exils. Notre collaboratrice rentre d’un voyage dans la République de Sakha, en Sibérie, à 400 km du cercle arctique. En cette période de Noël, elle nous raconte ce coin du pôle Nord, ceux et celles qui l’habitent, avec leurs grandeurs et leurs misères. Elle nous fait entrer dans l’âme du froid. Dernier article de trois.

Vol 3252 de la S7 entre Yakoutsk et Novossibirsk. L’étoile du Berger — Vénus — brille dans l’aurore sibérienne en ce début de décembre. Un jour de cuivre se lève lentement sur les champs glaciaux. Nous approchons de Novossibirsk, une grande ville du sud de la Sibérie, 1,5 million d’habitants, construite sur les rives de l’Ob, long fleuve d’eau, d’histoire et de mémoire. Je voulais voir ce paysage, même de haut, même de loin. Je voulais fouler le sol de Novossibirsk, même s’il s’agit d’une courte escale. Pourquoi ? Pour Émilija.

Un jour de l’été 1941, cette Lettone est embarquée dans un train à bestiaux par les autorités russes — qui occupent la Lettonie — avec sa fille, Ligita. Elle ignore qu’elle ne reviendra jamais de cette Sibérie où on l’emmène et qu’elle y passera neuf années dans un des camps de travaux forcés imaginés par Staline et ses sbires, près de Novossibirsk.

Je la vois, Emilija, en cette mi-juillet, titubant de fatigue, de faim et de soif, descendre du train à bestiaux dans le paysage juste au-dessous. Elle entre dans l’eau fraîche de l’Ob pour laver son corps et ses larmes de la souillure du wagon, mais surtout de la souillure des hommes devenus fous, fous de Staline, de propagande et de haine. Je vois l’eau de l’Ob perler sur sa peau tandis que peut-être les gardiens détournent le regard. Dans quelques heures, on l’emmènera au camp, d’abord sur un chaland crasseux et surpeuplé qui descendra l’Ob pendant une semaine, puis à pied pendant huit kilomètres.

Ils sont des millions comme Emilija à avoir été déportés dans des camps disséminés à travers toute la Sibérie, des camps formant une sorte d’archipel. C’est L’archipel du goulag, publié par le célébrissime auteur russe Soljenitsyne en France, en 1973.

Le livre, écrit dans la clandestinité, contient plus de deux cents témoignages sur ces îlots de l’enfer. Soljenitsyne, dont c’est le 100e anniversaire de naissance en ce mois de décembre 2018, révélait au monde la réalité des camps staliniens installés dans ces confins d’où l’on ne revenait pas. Ces lieux mortifères, où régnaient le froid, la soupe à l’eau et l’arbitraire le plus absurde, visaient deux objectifs : la répression politique et le développement économique. La main-d’oeuvre captive construisait routes et chemins de fer dans des conditions inhumaines.

« Ma grand-mère Emilija est morte seule dans une étable fétide, la tête contre le flanc décharné d’une vache — qu’elle allait traire pour le camp », écrit Sandra Kalniete, sa petite-fille, aujourd’hui députée européenne, dans un livre intitulé En escarpins dans les neiges de Sibérie. « Lentement, sa main a glissé le long des pis tièdes. Son corps s’est incliné et, les yeux grands ouverts, grand-mère est tombée sur la litière souillée. »

Chemin de forçats

La grand-mère de Vadim, Anna, fut faite elle aussi prisonnière. Emilija était au sud de la Sibérie, Anna, elle, au nord. Vadim, mon guide et interprète, avait évoqué devant moi ces années où sa grand-mère construisit, à mains nues ou presque, avec d’autres proscrits, la « route des os », non loin de Yakoutsk. Ceux et celles qui mouraient dans ces chantiers de misère étaient laissés sur place et enterrés le long de la piste au printemps. Je voulais fouler ce chemin de forçats.

« Jusqu’à sa mort, ma grand-mère a refusé d’en parler. Si on lui posait une question, elle nous grondait sévèrement. C’est ma mère qui m’a un peu raconté. »

Nous quittons donc Yakoutsk, une ville de 300 000 habitants, réputée la plus froide du monde. Vadim m’accompagne, avec Valeri, le chauffeur, au volant d’un 4X4. Pour parvenir à la route des os, il faut traverser le fleuve Léna gelé puis, sur l’autre rive, rouler encore quelques kilomètres. Nous nous rapprochons de la route-tombeau, avec une impression vague de clandestinité.

Nous y voilà. La piste d’alors est aujourd’hui une route asphaltée, bordée d’une forêt de conifères. Le silence y règne, dense comme un cri. Vadim reste dans le véhicule. Moi, lentement, sans faire de bruit, je fais quelques pas sur les os. Un seul oiseau passe. Un corbeau noir.

« Ma grand-mère a gardé une photo de Staline toute sa vie, dans sa maison. » Je dois avoir l’air ahuri. Vadim tente de m’expliquer : « Elle croyait dur comme fer que le dirigeant était dans l’ignorance de ce qui se passait. » Une conviction qui fut partagée longtemps par bien des Russes.

Aucune stèle, aucune plaque commémorative, aucun rappel de la tragédie sur la portion de cette route du malheur près de Yakoutsk. « Il y a un monument à Magadan, à 800 kilomètres d’ici. C’est tout. »

« Toi, Vadim, as-tu parlé de ce pan d’histoire à tes enfants — 8 et 16 ans ? » « Non. » Est-ce que Valeri, le chauffeur, en a parlé à ses enfants ? Vadim lui traduit ma question en russe. « Non, lui non plus. »

« Cette époque terrible est encore immensément taboue en Russie, mais de moins en moins chez nous, en Lettonie », m’avait dit Sandra Kalniete, la petite-fille d’Emilija. « J’ai dû interroger mes parents pour écrire leur histoire et mon livre. Mon père me répétait sans cesse : pourquoi remuer ces souvenirs-là ? Ça n’intéresse personne. » Ils n’en ont pas dormi pendant des mois.

Mémoire

Retour à bord du vol 3252 de la S7 entre Yakoutsk et Novossibirsk. À côté de moi, un jeune homme branché de partout, casquette et chaussures « mondialisées ». Je noue une conversation. Il vit à Novossibirsk et travaille pour une organisation sportive. Il rêve d’émigrer au Canada « pour voir les chutes Niagara ». Il consulte d’un oeil son téléphone. « Mais surtout parce que je voudrais vivre aux États-Unis. »

« Est-ce que le mot “goulag” te dit quelque chose ? » « Goulag ? Ça ne me dit rien du tout. » N’enseigne-t-on pas ce mot-là, cette histoire-là, à l’école ? « Niet », fait-il, en remettant ses écouteurs.

« Vous, de l’Ouest, ne cessez de cultiver une mauvaise réputation à la Russie, encore aujourd’hui avec Poutine », m’avait asséné Natalia, une retraitée rencontrée chez elle à Yakoutsk, quand j’ai esquissé l’idée du goulag. « Toutes les civilisations, toutes les cultures, tous les peuples ont connu leurs dérives », avait-elle poursuivi, avec l’air de dire : fichez-nous la paix.

Et puis, à une question qu’elle me posait, j’ai osé dire que Poutine n’avait pas une bonne image dans nos pays occidentaux et qu’il m’apparaissait, à moi, un homme admiratif de lui-même et guerrier. Oh la passion que j’ai soulevée. « Nous, nous l’aimons. Il est un homme simple, aimable. Et il a remis de l’ordre chez nous, après la catastrophe de Gorbatchev, un héros seulement pour vous. »

Le président Gorbatchev lança un train de réformes visant la libéralisation économique de la Russie communiste, ce qui entraîna une grave crise financière, souffrance et incertitude pour la population. Et, sous son gouvernement, l’URSS fut démembrée. De nombreux Russes ressentent encore ces événements comme une humiliation.

Tandis que les agents de bord distribuent jus de pomme et jus d’orange, tant d’images, d’impressions, d’émotions assiègent mon esprit. Je m’assoupis, la tête appuyée contre le hublot et contre la blanche Sibérie.

Dans un demi-sommeil, je vois les deux grands-mères, Emilija et Anna, en grande conversation. Que se disent-elles ?

Je pense à Vadim, un peu devenu un frère. Pour les Fêtes, il veut que je lui envoie du sirop d’érable. Moi, je lui ai demandé d’aller jeter deux biscuits dans le fleuve Léna. C’est la tradition. Pour nourrir ses eaux et entretenir la mémoire de ses rives.