Recréer la communauté en ces temps de solitude

En fondant la chorale Chœur de loups, en septembre dernier, Marie-Josée Forest a matérialisé son intention de créer un lieu où tout le monde serait bienvenu.
Photo: Gabriel Campeau En fondant la chorale Chœur de loups, en septembre dernier, Marie-Josée Forest a matérialisé son intention de créer un lieu où tout le monde serait bienvenu.

En cette époque marquée par l’individualisme, plusieurs s’interrogent sur la façon de créer des liens en chair et en os, des communautés pour briser la solitude. Et ils y parviennent, par divers moyens.

Pour son premier discours au Salon bleu, la députée solidaire Catherine Dorion a révélé à quel point la solitude était devenue un mal chronique de notre société. Convoquant la poésie de Patrice Desbiens à travers un t-shirt qui fera aussi école, la députée de Taschereau a rappelé que l’argent ne remplace pas l’amour. Elle a parlé de nos vies effrénées guettées à chaque coin de rue par l’épuisement professionnel, citant des études sur l’impact de l’isolement, plus nocif pour la santé que la sédentarité, le tabagisme et l’alcool.

De plus en plus, on parle du besoin de revenir à la communauté pour retrouver nos humanités égarées par toutes ces heures passées devant les écrans. Mais peut-on créer une communauté ? Et si oui, selon quels repères ?

Faire choeur ensemble

En fondant la chorale Choeur de loups, en septembre dernier, Marie-Josée Forest a matérialisé son intention de créer un lieu où tout le monde serait bienvenu. « Pas d’audition à passer pour chanter avec nous. Ça fait tellement du bien de chanter : tout le monde a droit de ressentir ce plaisir-là », raconte celle qui jadis chantait dans une chorale.

Votre implication dans un club de bridge, un club de lecture ou votre habitude de saluer le gars qui vous sert votre café… Tout cela a un impact positif sur votre longévité.

Tous les mercredis de l’automne 2018, les chanteurs de Choeur de loups se sont retrouvés dans un local de Villeray pour chanter des airs connus des années 1970, 1980 et 1990. Pas de concert de fin d’année pour épater la galerie, seulement du plaisir de chanter chaque semaine les refrains de Sunglasses at Night de Corey Hart, Salut les amoureux de Joe Dassin, Purple Rain de Prince, Ce soir l’amour est dans tes yeux de Martine Saint-Clair…

« Les gens sont contents de se retrouver et de sortir de leur zone de confort. La dernière soirée, on a fait un “vins et fromages” et presque tout le monde a participé », évoque Marie-Josée Forest, ravie que 90 % des choristes aient annoncé leur intention de continuer à chanter avec elle en janvier 2019.

« La majorité de mes chanteurs sont dans la quarantaine, mais il y a aussi une jeune de 12 ans, quelques-uns dans la trentaine et une personne au début de la soixantaine. Ils proviennent de partout, font toutes sortes de métiers différents. C’est impressionnant de voir à quel point plus on est de gens ensemble, plus nos voix résonnent en choeur », évoque Marie-Josée Forest.

L’émergence de chorales comme Choeur de loups ou encore l’immensément populaire Choir ! Choir ! Choir !, qui rassemble des chanteurs amateurs de Toronto qui ont entre autres entonné spontanément des airs d’Aretha Franklin au lendemain du décès de la diva, en dit long sur le besoin de se retrouver entre êtres humains. Des cercles de paroles émergent aussi dans différents milieux comme remède pour renouer avec l’art de l’écoute et de la conversation.

Renouer avec la conversation

En notre ère numérique où le temps passé devant un écran atteint les 11 heures par jour selon certaines études, les données sur l’importance de socialiser « en vrai » tendent à se multiplier, donnant du poids aux propos de la députée de Taschereau. À New York, par exemple, la popularité incessante des soirées de récits personnels du collectif The Moth illustre éloquemment ce besoin de communier autour de notre humanité collective.

Pour son livre The Village Effect, la psychologue de développement Susan Pinker s’est quant à elle consacrée à démontrer comment les contacts face à face avaient le potentiel de nous rendre plus heureux et en meilleure santé. Dans sa conférence TED Le secret d’une longue vie pourrait être votre vie sociale, Susan Pinker relate notamment ses études auprès d’une communauté de villageois de la Sardaigne, réputés pour leur longévité.

« Votre implication dans un club de bridge, un club de lecture ou votre habitude de saluer le gars qui vous sert votre café… Tout cela a un impact positif sur votre longévité », affirme Susan Pinker, qui, dans un même souffle, soutient qu’il vaut mieux avoir des amis prêts à nous prêter de l’argent en temps de disette qu’un compte de banque bien engraissé.

« Établir des contacts oculaires, serrer des mains, faire un high five… Tout cela exerce un impact sur votre taux de cortisol et génère de la dopamine », affirme Susan Pinker.

La fin des rituels collectifs ?

« On vit une époque où se manifeste une grande nécessité de créer des communautés. Mais cela se complexifie, parce qu’il n’existe plus, à proprement parler, de rituels qui parlent à tous. Les rituels des Fêtes dans une collectivité unifiée vantés par le discours publicitaire, cela n’existe plus », réfléchit Geneviève Sicotte, professeure d’études françaises à l’Université Concordia, dont les recherches se penchent sur les représentations alimentaires.

Évoquant notamment les grandes tablées festives idéalisées dans les émissions de cuisine de Christian Bégin, ou encore la perfection exquise de la cuisine de Nigella Lawson, Geneviève Sicotte parle de la période des Fêtes selon une vision très « cadrée » de la communauté à l’intérieur d’une idéologie culturelle.

« Au Québec, on valorise des sociabilités plus spontanées, avec quelque chose de moins fabriqué. Chez Bégin, Di Stasio ou Martin Picard, on se retrouve dans la sociabilité simple, voire rustique, avec des conversations empreintes d’éclats de rire », résume Geneviève Sicotte, qui précise cependant que cette représentation de la communauté ne dépasse justement pas… la représentation.

« Quand on regarde les statistiques, qui démontrent que presque 50 % des repas des Québécois sont pris hors foyer, on se dit que toutes ces représentations parlent d’un rapport de compensation, de la manifestation d’un désir. »

Finalement, pense Geneviève Sicotte, c’est peut-être Nadine Bismuth, dans son dernier roman Un lien familial, qui a le mieux saisi notre soif inassouvie de rituels et de communautés dans un monde de liens virtuels et fragmentés.

« La cuisine comme métaphore de dysfonctionnement… Voilà une représentation très différente de l’idéal festif et de communion repris sans cesse dans les émissions de cuisine ! »