Noël, pour une dernière fois

Jean-Pierre Leduc, dans sa chambre aux soins palliatifs de la Maison Adhémar-Dion, à Terrebonne
Photo: Catherine Legault Le Devoir Jean-Pierre Leduc, dans sa chambre aux soins palliatifs de la Maison Adhémar-Dion, à Terrebonne

Pendant que la plupart des Québécois s’attellent aux derniers préparatifs de leur réveillon, d’autres attendent patiemment de vivre leur dernier Noël. Le Devoir est allé à leur rencontre dans un établissement de soins palliatifs situé sur la couronne nord de Montréal. Compte rendu d’une journée en marge de la frénésie des Fêtes où les célébrations revêtent un caractère bien particulier.

« C’est mon dernier Noël. Il faut qu’il soit important. Je n’en aurai plus d’autres après », lance Jean-Pierre Leduc. Les rayons du soleil d’après-midi baignent sa chambre d’une chaude lumière orangée. Sa voix est éraillée, usée. Le corps aussi. Voilà plus de deux ans que le volubile grand-père lutte de toutes ses forces contre un cancer de la bouche particulièrement virulent.

Au printemps dernier, il a toutefois décidé de « fermer les livres » et de « laisser la maladie faire son temps » devant des chances quasi nulles de s’en débarrasser pour de bon. « J’ai 67 ans. C’est jeune pour mourir. Mais j’ai roulé mes 67 ans dans le fond, mon Léon », lâche M. Leduc dans un rire contagieux, les yeux pétillants de vie.

Pour l’instant, son état de santé est stable. À tel point que sa femme, Diane, et sa fille Julie caressaient l’idée de lui faire quitter les soins palliatifs l’espace de quelques jours, pour célébrer Noël entouré des siens, à Blainville. Proposition que Jean-Pierre Leduc a curieusement déclinée. Pourquoi ? Sa gorge se serre, des larmes naissent à la commissure de ses grands yeux. « Tu ne peux pas rentrer dans une maison de soins palliatifs en courant […] C’est comme s’en aller d’un bord et vivre, ou s’en aller ce bord-là et mourir, souffle-t-il, avant de reprendre : moi, je m’en vas sur ce bord-là pour mourir. Ce n’est pas facile, faire face à la mort. »

 

 

De son propre aveu, le gaillard craint un retour pénible s’il se permet de quitter sa nouvelle demeure. Mais il n’en reste pas moins que le choix a été déchirant. Il songe à sa petite-fille, Sarah, encore en âge de croire au père Noël. « Ce sera la première fois cette année que grand-papa ne fera pas le père Noël », dit-il en réprimant un sanglot. Mais la fillette ne sera pas en reste, promet-il, alors qu’ils doivent partager un repas ensemble le 25 décembre à la Maison Adhémar-Dion. « C’est important que, le dernier Noël, on le passe en famille. »

Prendre congé des soins palliatifs, c’est aussi une idée qui a fait son chemin dans la tête de Claude Lauzon, à quelques portes plus loin. Mais après avoir consulté sa conjointe, Rose-Marie Massé, il a préféré la chasser de son esprit par crainte de voir sa condition se détériorer à l’extérieur de l’établissement. Fumeur sa vie durant, l’homme de 71 ans a été terrassé par plusieurs pneumonies qui lui ont sérieusement abîmé la gorge.

Sa priorité désormais est de ménager sa santé vacillante pour recevoir en bonne forme la visite de ses enfants. « Ce Noël-là est important parce que les enfants ne sont pas prêts à me voir partir, explique-t-il. Je l’ai vu quand j’ai été accepté à l’hôpital. » Depuis ce douloureux « coup de poing », son état s’est progressivement stabilisé avant de s’améliorer après son transfert à la maison de soins palliatifs.

D’ordinaire, la petite famille se réunit le 24 décembre chez le garçon de Mme Massé, mais les circonstances forcent cette année quelques rajustements. « Ça va se faire encore, mais je serai ici pendant la journée », précise la dame. Et d’ajouter, posant les yeux sur son amoureux : « Je pense qu’on va être capables de le faire dans la joie. On ne veut pas penser que c’est le dernier Noël. On essaie d’y aller plus au jour le jour et de profiter de tous les moments comme il faut, ensemble. »

L’ambiance des Fêtes

Aux soins palliatifs, on évite généralement de se projeter dans l’avenir. Le temps présent est précieux, chéri. Les journées tournent au ralenti, sans que ce soit le calme plat. Des rires fusent ici et là, alors que le personnel soignant s’active en suivant une routine savamment chorégraphiée. L’atmosphère y est feutrée, agréable. Un regain d’énergie général se fait toutefois ressentir à l’approche des Fêtes.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Claude Lauzon et sa conjointe, Rose-Marie Chassé, aux soins palliatifs de la Maison Adhémar-Dion, à Terrebonne

Guirlandes, couronnes, sapins de Noël : les chambres de la Maison Adhémar-Dion sont sobrement décorées, de même que le couloir où se concentrent les chambres des résidents. « Ça met le monde un peu dans l’ambiance, observe Julie Grenier, infirmière auxiliaire dans l’établissement depuis huit ans. Parfois, ils oublient qu’ils sont dans une maison de soins palliatifs. Ils font leur train-train quotidien : ils fêtent, ils rient… Ça met un peu de positif. »

La jeune femme se garde toutefois de dire que l’ambiance y est plus « festive », alors que ce moment de réjouissances n’est pas vécu de la même façon par tout un chacun. « Les personnes qui arrivent ici se préparent mentalement, ils savent que c’est leur dernier Noël. Ils sont conscients de tout ce qui s’en vient, alors ils essaient de profiter de chaque moment, de chaque minute avec leurs proches. »

La gaieté associée au temps des Fêtes peut même, l’espace d’un moment, se révéler salutaire pour ceux jusque-là lourdement affaiblis par la maladie. « C’est ma perception des choses avec l’expérience que j’ai, mais chaque personne sait quand elle va partir. Et beaucoup nous disent : bon, je vais “toffer” jusqu’à Noël, et après, je vais me laisser aller, dit Julie Grenier. Aussitôt que le 26 décembre arrive, ils tombent endormis et ne se réveillent plus. »

Mais ce moment de l’année peut aussi transporter son lot d’espoir dans un établissement où il est, certes, question de douleur et de mort, mais aussi de vie. « On savoure tous les petits moments présents et on ne s’empêche surtout pas de rire, affirme Rose-Marie Massé. C’est sûr qu’il y a des moments qui nous rendent un peu plus tristes, mais Claude et moi avons toujours vécu en riant. On ne pense pas au moment où la fin va arriver. On le sait que ça va arriver, mais quand ça arrivera, on verra à ce moment-là. »