Le bilan carbone du Royaume des glaces

Le père Noël craignait le pire depuis longtemps, allez!
Illustration: Garnotte Le père Noël craignait le pire depuis longtemps, allez!

Depuis le temps que le père Noël suait sur sa banquise à moitié décongelée… Cette année, sa face autrefois rubiconde blêmissait sous le bonnet rouge en prenant la couleur de sa barbe. Ça bardait !

De laiteux émissaires planétaires, harfangs et archanges, en volière menaçante polluant le ciel arctique, n’avaient présagé dès l’aube rien de bon.

Plus tard tombés au sol, réunis en caucus sévère toutes plumes hérissées, leurs becs et bouches en cul-de-poule s’étaient mis à chanter faux en canon...

— Recalé, votre royaume. Année noire sur pays blanc ! Représailles en vue ! Turlututu !

Le père Noël vacilla. D’autant plus avec ce tour de rein hérité de sa poussée des rennes ahuris vers la carriole des prochains envols. Plus que quelques heures avant le grand décollage et recevoir de pareils importuns…

Ces lourdauds le bousculèrent pour appuyer l’ampleur du mal polaire : un bilan carbone désormais dans le rouge, une empreinte géologique jugée insolente par des algorithmes à tristes figures. Une condamnation à payer la taxe idoine, à modifier son train de vie royal, pis encore à signer un Pacte absurde. Lui !!!

Et ce, juste avant Noël, quand l’intensité des glaçons électriques faisait concurrence à celle des aurores boréales pour mieux éclairer une cour assignée à l’emballage de derniers cadeaux.

Il avait dû embaucher tant de surnuméraires fin 2018 : lutins accrochés à des téléphones intelligents sans cesse caducs et remplacés, fées aux robes extravagantes de tulle semé d’étoiles ; tous refusant de travailler sans salaire afin de s’offrir ces gâteries au long de l’année.

Les corvées de décembre

Avant, on les lui effectuait gratos, les corvées de décembre. Ô temps révolus ! Injustes reproches ! Sniff !

En prise au vertige, il s’entendit sermonner pour le gaspillage de ceci, la surconsommation de cela ; même son gros bide devint témoin à charge, réservoir rondouillard de banquets trop garnis.

Ce discours d’une insupportable rectitude politique le vit bondir, outré, hors de son trône...

— On fait bombance au palais sous orgie de lumière, soit, mais sachez qu’en ces salles dorées s’usinent d’abord les étrennes des enfants du monde. Haute mission exigeant une imposante infrastructure, Messieurs les emplumés !

On fait bombance au palais sous orgie de lumière, soit, mais sachez qu’en ces salles dorées s’usinent d’abord les étrennes des enfants du monde. Haute mission exigeant une imposante infrastructure, Messieurs les emplumés !

Balayant ses fières justifications, les émissaires planétaires se révélèrent sans pitié. Et de l’entraîner, boitillant, toute honte bue, en sinistre balade à travers le royaume pour mesurer l’ampleur des ravages climatiques.

De fait, le pergélisol fondait sous leurs pas et des glissements de terrain défiguraient les belles banquises jadis joufflues. Des ruisseaux dégoulinaient de mercure sorti des profondeurs après soubresauts telluriques, menaçant d’empoisonner tôt ou tard les doux habitants du royaume, mais de là à désespérer… Il se mentait en pure perte.

Une licorne gambadait sur l’arête d’un glacier. Pour combien de temps encore ? La vue de la légère silhouette dansante lui serra le coeur.

Le père Noël craignait le pire depuis longtemps, allez ! Même les pilotis sous son palais oscillaient au gré du vent, faute de glace solide où fixer leurs griffes. Des ours polaires se relayaient, atlantes poilus en soutien de bâtiment, avant de finir, épuisés, par lâcher prise.

Serait-il bientôt précipité sur un tas de neige fondue avec son château, sa cour, son trône, ses bestioles, ses présents et ses fées ?

Avouer ses appréhensions aux tourmenteurs venus du ciel ? Jamais ! Après avoir envoyé ces hôtes intempestifs jouer au sud les oiseaux de malheur, il rumina dans sa barbe. Car enfin, le royaume devrait montrer patte blanche dans un an, même heure, même poste, rehausser son bilan carbone et autres vilains concepts humains chargés de pourrir la vie aux créatures chimériques.

Haut les coeurs !

Le patriarche tint conseil auprès de son peuple en séance extraordinaire, veille de Noël ou pas, ses rennes au garde-à-vous soulignant le caractère solennel de cette 23e heure.

Chaque espèce fut invitée à trouver quelque solution pour soigner la peste écologique qui leur bousillait l’habitat et la joie de vivre, en plus de rameuter chez eux des juges tonitruants.

Les ours polaires, las de servir de pilotis à un palais des glaces tout écarquillé après déroute du pergélisol, rêvant de s’étirer sur une banquise digne de ce nom, sollicitèrent des protections célestes.

Au firmament, la Grande Ourse et la Petite Ourse, marraines des ursidés de tous poils, n’allaient pas laisser crever leurs pupilles sans agir. Elles attelèrent à leurs chariots étoilés de grands éventails aux battements cosmiques. Le flot de bourrasques lumineuses vint rafraîchir la calotte polaire, requinquer banquises et sols, en plus d’éclairer le palais à l’énergie spatiale.

Des milliers de robes de tulle

Les fées, dépitées d’avoir accumulé tant de fastueux atours, jetèrent des milliers de robes de tulle sur les ruisseaux, capturant mercure, métaux et gaz grimaçants dans leurs filets, avant de les griller sur les fagots des Fêtes en dansant la ronde autour.

Les nonchalants lutins, connectés aux réseaux sociaux, se contentèrent d’alerter leurs plus fidèles alliés : les enfants. Faut dire que les petits humains rongeaient leur frein, irrités depuis des lunes par l’orgie de cadeaux sous le sapin. Leurs jouets finissaient toujours par se disputer entre eux, ce qui causait désordre. Et comment afficher la moindre préférence pour l’un ou l’autre sans causer d’âpres batailles entre le cowboy, le robot, la poupée pisseuse et l’étui de téléphone à images de chatons ?

Pas fous, les enfants savaient très bien à qui ce crime de surabondance profitait. Travaillant le jour, refaisant le soir le sort du monde entre amis, père et mère les gâtaient à Noël pour mieux camoufler de douteuses absences au long de l’année. Ça les déculpabilisait de commander tant de présents aux créatures surmenées du pôle.

— Grands bébés, va ! soupiraient écoliers et poupons à l’adresse de leurs géniteurs.

Faut les comprendre : écolos dès le berceau, les enfants auraient préféré moins de gaspillage ce jour-là et plus de bisous au fil des mois.

Des porte-parole miniatures

Obtenant pour une fois accès au père Noël grâce aux téléphones des lutins, des porte-parole miniatures prièrent le vieillard de se calmer le pompon, en prenant leurs requêtes au sérieux.

— Une baisse d’activité au Palais des glaces aiderait à réduire la fameuse empreinte écologique du royaume, en nous débarrassant de vos cochonneries venues du ciel. Quant aux rennes, ils sont trop sollicités la nuit de 24 décembre, témoignant de la tyrannie du cocher.

Ainsi déclarèrent les enfants au père Noël, un brin repentant. Après audience, le patriarche regarda sa grosse montre bordée d’hermine, soupira devant l’heure trop tardive pour une distribution massive de cadeaux. Haut les coeurs ! Il fit un tri au magasin, préservant un monstre cornu à offrir l’an prochain, emportant dans ses goussets un toutou qui louche et un moulin à rire, histoire de réjouir quelques coeurs en cette douce nuit.

Plus tard, le chariot se fit plus léger au flanc des rennes durant leur parcours céleste, le cocher père Noël moins stressé à son bord. Quant aux parents, voyant peu de cadeaux atterrir dans leurs cheminées, ils se mirent à jouer eux-mêmes avec les enfants. Ce qui combla tout ce beau monde au foyer.

Chose certaine : le barbu attendra l’an prochain de pied ferme parmi sa cour ravigotée les émissaires planétaires au Royaume des glaces. Juste pour leur tirer son bilan carbone aux becs et aux nez, avant de les envoyer voleter ailleurs. Entre le « Ho ! Ho ! Ho ! » et le « Quin toé ! ».

— Maintenant, fichez le camp et laissez-nous fêter !