Le père Noël ou la vérité

Vrai que le mythe du père Noël s’incarne d’une manière toute particulière dans la réalité: il peut être vu.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Vrai que le mythe du père Noël s’incarne d’une manière toute particulière dans la réalité: il peut être vu.

La magie de Noël ? Elle émane des lumières qu’on accroche pour percer la noirceur des jours les plus courts et sombres de l’an ; de rassemblements, de famille et d’amis ; des générosités partagées à grandes fourchetées, en p’tits coups agréables, en étrennes pour ceux qu’on aime. Et soyons francs : la magie de Noël se perpétue aussi chez les enfants à grands coups de mensonges éhontés, assumés par des parents qui, en d’autres temps qu’à minuit la bouche pleine de miettes de biscuits destinés à une bedaine rouge autre que la leur, prônent plus la franchise que les entourloupetteries. Qui sont les parents sages, dans ce paradoxe ? Les fabulateurs ou les véridiques ?

La question revient depuis quelques années. Est-ce l’environnement propice aux fake news qui rehausse, en creux, la valeur de l’honnêteté la plus franche ? Est-ce l’étude des psychologues Kathy McKay et Chris Boyle dévoilée en 2016 dans The Lancet Psychiatry sur le fait que la découverte du pot aux roses pourrait mettre à mal la confiance des enfants envers leurs parents, dans une espèce de « s’ils mentent là, pourquoi pas ailleurs aussi » ? Chose certaine, certains parents s’en veulent de mentir à leurs petits pour faire croire au père Noël.

Une inquiétude que le professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal Serge Larivée balaie d’un grand rire. « Il y a une grande règle : ça prend vraiment beaucoup de conneries pour perturber un enfant », indique-t-il au téléphone, et beaucoup plus que l’écrasement d’une croyance pour le traumatiser. Pour le spécialiste, le fait que des parents s’inquiètent des conséquences de ce moment de vérité sur leur tout-petit serait plutôt un symptôme de la tendance à surprotéger les loupiots.

D’autant qu’il ne faut pas oublier ni sous-estimer l’importance des histoires chez les tout-petits, rappelle par ailleurs Sheryl Smith-Gilman. « J’enseigne aux futurs enseignants, et une des choses que je dois leur apprendre c’est qu’avec les enfants, tout est affaire d’histoire [“It’s always about stories”]. Les enfants apprennent directement des histoires, c’est une facette très importante », tout spécialement dans leurs premières années, précise la directrice adjointe des programmes de formation des enseignants de premier cycle à l’Université McGill. « Il y a, physiquement, toutes ces synapses dans leur cerveau qui ont besoin de se connecter les unes aux autres, et c’est le recours à l’imagination qui leur permet de le faire, et qui sert aussi le développement du langage. »

Vrai que le mythe du père Noël s’incarne d’une manière toute particulière dans la réalité. Contrairement au grand méchant loup et aux ogres, qui restent fantasmes, mais comme le lapin de Pâques et la fée des dents, le père Noël peut être vu. Ou sinon, il laisse des traces tangibles de son existence — des cadeaux, des croquées de biscuits — que les mini-Sherlock déchiffrent. Et alors que le faire-semblant et les mascarades appartiennent normalement aux jeux des enfants, voilà que ce sont les grands qui s’y livrent dans une rare inversion des rôles, pour faire des illusions des Fêtes aux enfants. « C’est une façon pour les parents et la famille de nourrir et d’encourager [“nurture”] leurs petits », estime, sourire dans la voix, Mme Smith-Gilman.

Casse-magie

La croyance au père Noël est surtout une affaire d’âge. Deux études des années 1980, rappelle M. Larivée, démontraient qu’à partir de sept ans, la croyance au père Noël diminue sensiblement. « Ça part tout seul, au fur et à mesure que le raisonnement, la logique et le sens critique se développent », explique le professeur. Dans une étude cosignée en 2010 avec Carole Sénéchal et Daniel Baril, on lisait que 47 % des enfants de sept ans, 25 % des enfants de huit ans et 17 % des enfants de neuf ans croient encore fermement au père Noël. La fréquentation de l’école, où la pensée rationnelle est encouragée au détriment de la fantaisie, augmente rapidement le scepticisme.
 


La règle pour les parents ? « Simplement suivre les enfants quand ils commencent à décrocher de leur croyance », propose Serge Larivée. « Avant ça, on peut aussi se permettre une question ou deux susceptibles de tester leur foi », et que les enfants résolvent souvent de manières très originales. S’ils « admettent à un moment donné que la distribution des jouets à tous les enfants en une seule nuit pose un problème, ils invoquent la présence de plusieurs pères Noël ou l’aide qu’il reçoit, lit-on dans l’étude « Le père Noël, Piaget, Dieu et Darwin » ; d’autres rappellent que les rennes du père Noël volent rapidement ou que ce dernier utilise une baguette magique. » Ou une clé magique. Ou une cheminée portative. Ou…

Noël, mon beau mensonge blanc (air connu)

Si pour certains le moment de vérité reste marquant, c’est aussi parce qu’il constitue une espèce de rite de passage du monde de la naïveté à celui du scepticisme, de l’âge adulte et de sa perspective, concluaient M. Larivée et Mme Sénéchal dans une autre étude de 2009, « La croyance au père Noël a une date de péremption ». Pas étonnant que ceux qui découvrent la vérité crue se fassent très souvent immédiatement complices pour protéger la croyance des plus jeunes. Ce qui est une autre manière de faire vivre le mythe, ou de « revisiter l’histoire », comme le nomme Mme Smith-Gilman. « Quand les enfants ont grandi et qu’on ouvre les albums photo, qu’on se rappelle les façons passées de faire croire au père Noël, c’est encore une manière de revisiter l’histoire, et de passer la tradition », même avec nostalgie…

La fin de la croyance au père Noël permet aussi de découvrir l’utilité des mensonges sociaux, ces « mensonges blancs » qui ne causent aucun tort et peuvent contribuer à maintenir un lien social. Car même la franchise a des limites. « Les enfants apprennent très tôt que mentir à ses grands-parents à propos d’un cadeau qu’on n’aime pas convient mieux que de dire la vérité », analysaient Larivée et Sénéchal dans leur texte.

Pour le professeur de psychoéducation, reste un grand mystère : « Comment se fait-il que les enfants cessent d’eux-mêmes de croire au père Noël, et que plusieurs adultes encore aujourd’hui continuent de croire à Dieu ? »

Une grande question de Noël ?

Les confessions de Noël du Devoir


5 commentaires
  • Pierre Pinsonnault - Abonné 21 décembre 2018 04 h 04

    Tu es papa !

    Mme Lalonde, le soussigné a raté il y a bien longtemps ce fake news.

    Voici, l'histoire ressemble comme deux gouttes d'eau à la confession M. Myles qui me rappelle, mais à titre de Père Noël manqué, le mauvais souvenir suivant.

    Déguisé en Père Noël, ma petite fille de 3 ou 4 ans installée sur mes genoux, je l'entends s'exclamer TU ES PAPA ! Je conteste avec ma grosse voix mais vainement. Comment avait-elle deviné ? En étirant mon bras gauche pour prendre un cadeau, ma montre apparut cachée jusqu'alors sous la manche de l'habit . C'EST TA MONTRE !, répliqua-t-elle. Incontestable car je l'avais laissée jouer avec ce bijou quelques minutes la journée de son achat quelques jours auparavant. Tenez, j'y pense, j'aurais dû lui dire que le Père Noël .en avait une pareille. Mais non. Trop pris par surprise.

    Éprouver de la gêne devant un enfant de cet âge n'est pas réjouissant un matin de Noêl.

  • Diane Gosselin - Inscrite 21 décembre 2018 09 h 24

    Mêler Père Noël et Dieu....vraiment!

    Je vous prierais de vous excuser auprès des lecteurs dont moi-même pour faire des remarques discriminatoires sur la religion.
    Votre article est très intéressant, sauf le début et la dernière phrase ave Dieu. On s’en un défoulement personnel et non du journalisme professionnel.
    Merci

    • Yvon Bureau - Abonné 21 décembre 2018 10 h 25

      Serge Bouchard a écrit : la réalité est insupportable pour l'humain. Pour survivre et vivre, il invente, il l'embellit.

  • Serge Lamarche - Abonné 21 décembre 2018 14 h 40

    Dieu n'est pas un cadeau

    D'après la bible, Dieu n'est pas un cadeau. Il tue autant qu'il sauve. Pas certain qu'il puisse être comparé au père Noël. Jésus par contre, d'accord. Et bien même si on ne croit pas en Dieu, on peut très bien croire en Jésus. Les recherches archéologiques démontrent qu'il a bien existé et tous les archéologues étudiant les parchemins y croient. Les physiciens qui étudient l'infiniment petit et l'infiniment grand ne peuvent pas expliquer l'existence de l'univers ni ce qui se trouve de l'autre côté. Il restera toujours des mystères.

  • Jean-FRANCOIS VERMETTE - Inscrit 22 décembre 2018 11 h 14

    Père Noel vs Saint-Nicolas

    L`invention du Père Noel serait inspirée du personnage biblique de Saint-Nicolas, un homme très généreux qui passait son temps à faire des cadeaux à tout l`monde...