Reni Eddo-Lodge analyse les méfaits d’un racisme structurel

L’essayiste britannique Reni Eddo-Lodge
Photo: Amaal Said L’essayiste britannique Reni Eddo-Lodge

Au Québec comme dans bien des sociétés, la discrimination est interdite à l’embauche comme au travail. Elle existe pourtant. Un chercheur de l’Université Laval, Jean-Philippe Beauregard, a présenté cette année une étude montrant qu’un candidat d’origine maghrébine a deux fois moins de chances d’être rappelé par un employeur de la région de Québec qu’un compatriote dit de souche.

C’est ce qu’on appelle de la discrimination systémique. C’est aussi un cas flagrant de privilège des Blancs (la notion était dans le titre de la recherche savante).

Prendre le problème par ce bout semble aussi éclairant que dérangeant. Enfin, pour les Blancs, du moins ceux qui se drapent dans la méritocratie pour justifier leurs avantages.

« Manifestement, les racines du problème de sous-représentation sont les mêmes, qu’il s’agisse de race ou de genre », écrit l’essayiste Reni Eddo-Lodge dans son essai tout frais en français au titre éloquent : Le racisme est un problème de Blancs (éditions Autrement). Ses exemples à elle viennent du Royaume-Uni, son pays natal, mais les conclusions semblent généralisables, ici comme ailleurs.

Elle revient particulièrement sur la surreprésentation des vieux hommes blancs au sommet des hiérarchies. Le cabinet Trump, ça vous dit quelque chose ?

« On insiste sur le mérite, comme si tous les dirigeants blancs actuels, quel que soit le secteur, n’en étaient arrivés là qu’à force de travail et sans aide extérieure. Comme si leur couleur de peau n’était pas en soi un coup de pouce, comme si elle n’éveillait pas la sympathie d’un recruteur envers un candidat. Vu l’état calamiteux de la diversité dans [les secteurs d’activité], il faudrait être sacrément dupe pour croire que seul le talent explique ce monopole des hommes blancs d’âge mûr aux échelons supérieurs de la plupart des corps de métiers. Nous ne vivons pas dans une méritocratie. »

Des éclairages déstabilisants semblables, l’essai de la jeune Britannique, diplômée en littérature, en propose à profusion pendant 300 pages aussi tristes qu’éclairantes. La qualité de l’analyse a transformé la journaliste dans la vingtaine en star intellectuelle. Elle a reçu le prix de l’essai de l’année au Royaume-Uni. Elle est traduite en polonais, en allemand. Des portraits d’elle sont parus dans les plus prestigieuses publications du monde, toujours avec le même enthousiasme.

« Je suis toujours surprise par les réactions souvent très sensibles des lecteurs, dit-elle en entrevue au Devoir, depuis Londres. J’espérais changer fondamentalement la perspective sur la manière de penser le racisme. Le livre a été lancé il y a dix-huit mois, les traductions s’enchaînent et j’ai l’impression que ma propre obsession, ma réelle passion pour le sujet devient contagieuse. Ce qui est rassurant, parce que je me sentais bien seule en écrivant. »

Un blogue analogue

L’essai découle d’un article diffusé sur son blogue le 22 février 2014 qui a fait surchauffer le Web. Le titre accrocheur (« Pourquoi je ne parle plus de race avec les Blancs ! ») a été repris pour l’essai publié en anglais l’an dernier, après des années de recherche et de rédaction. Dans le commentaire source, elle écrivait qu’elle ne voulait plus s’expliquer « avec l’éclairante majorité des Blancs » qui refusent de reconnaître l’existence du racisme systémique et de ses symptômes.

« Ce livre veut montrer que le racisme est un problème structurel, dit-elle en entrevue. Le racisme est lié au pouvoir dans nos sociétés, un pouvoir qui sert ceux qui bénéficient du privilège blanc. Et le racisme est un problème de Blancs parce que ce système est lié à une idéologie de discrimination qui a d’énormes conséquences pour les autres. Il est temps que les Blancs le réalisent et l’admettent. »

Le fardeau de l’homme blanc (1889), poème de Rudyard Kipling, célébrait le supposé devoir de civiliser les sauvages du monde. La prétention a été retournée en Sanglot de l’homme blanc par l’essayiste Pascal Bruckner (1983), qui s’attaquait au sentimentalisme tiers-mondiste et à la haine de soi d’une certaine gauche européenne.

Le racisme est un problème de Blancs renverse encore la perspective. « Nous devons voir qui tire parti de sa couleur de peau, qui est injustement affecté par les stéréotypes négatifs pesant sur sa race, et à qui reviennent le pouvoir et les privilèges — mérités ou non — en raison de sa race, de sa classe ou de son sexe, note-t-elle. Pour changer de système, il est essentiel de voir la race. »

Je et les autres

Le racisme des extrémistes est facile à détecter et à dénoncer. Il s’assume comme tel et peut donc être dénoncé comme tel.

Par contre, « le racisme structurel avance masqué, note Mme Eddo-Lodge. Il nous glisse entre les mains, comme un serpent d’eau de celles d’un enfant. Il se repère moins qu’une croix de saint Georges ou qu’un torse nu dans une manifestation de l’English Defense League. Il prend un visage bien plus respectable. »

Elle dit bien « structurel » plutôt qu’« institutionnel ». Ce choix de vocabulaire veut aussi aider à désigner ce qu’elle nomme l’imperceptible, « les froncements de sourcils silencieux, les préjugés implicites, les jugements à l’emporte-pièce, sans fondement réel sur la compétence d’une personne ».

Le racisme structurel avance masqué. Il nous glisse entre les mains, comme un serpent d’eau de celles d’un enfant. Il se repère moins qu’une croix de saint Georges ou qu’un torse nu dans une manifestation de l’English Defense League. Il prend un visage bien plus respectable.

 

Depuis Montaigne, l’inventeur du genre, l’essai propose un « je » qui parle au « nous ». Mme Eddo-Lodge va dans ce sens et elle l’assume dès l’introduction : « J’écris — et je lis — pour m’assurer que d’autres personnes ont ressenti ce que je ressens, qu’il ne s’agit pas que de moi, que tout ceci est bien réel, authentique et vrai », confie-t-elle.

Son propre essai entremêle les perspectives micro et macro, les confidences et les analyses. Elle raconte des rencontres avec des amis, puis elle cite des statistiques sur l’accès au logement. Elle parle de la fois où, à quatre ans, elle a demandé à sa mère quand elle deviendrait blanche, puis elle enchaîne sur la possibilité d’une Hermione non blanche dans les romans de la série Harry Potter. Et pourquoi la seule idée d’un James Bond noir a-t-elle fait autant scandale ?

Elle traite de féminisme et de classes, les discriminations se subissant simultanément dans ce monde perclus d’intersectionnalité. Elle plonge dans l’histoire pour déterrer les racines du mal. Elle démonte la grande peur d’une planète noire.

Par contre, il n’est pas question d’appropriation culturelle, sujet taraudant pour le Québec et la France en ces temps de SLĀV et de Kanata. Dommage.

« Je crois qu’il y avait des sujets plus importants à traiter, dit franchement l’essayiste. Mais au bout du compte, ce problème se rapporte encore au pouvoir et à l’argent. On ne peut pas aborder cette question de l’appropriation culturelle sans se demander à qui elle profite. »

Le racisme est un problème de Blancs

Reni Eddo-Lodge, éditions Autrement, Paris, 2018, 296 pages

21 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 20 décembre 2018 04 h 10

    Inutile de battre sa coupe !

    Ne nous leurrons pas, le racisme noir (ou jaune) existe aussi, avec les mêmes arguments. C’est humain, chacun veut conserver son pré carré. Inutile de battre sa coulpe !

    • Serge Lamarche - Abonné 20 décembre 2018 16 h 08

      Le racisme noir explique certainement beaucoup de guerres civiles ou non en Afrique.

  • Samuel Prévert - Inscrit 20 décembre 2018 05 h 31

    Tout le monde discrimine quelqu'un

    À quand un essaie sur le racisme des Blancs canadiens envers les Blancs québécois? Des immigrants envers d'autres immigrants? Et les immigrants envers les Québécois?

    Quelqu'un devrait se livrer à cet exercice pour faire valoir qu'à peu près tout le monde discrimine quelqu'un.

  • Marie Nobert - Abonnée 20 décembre 2018 06 h 09

    Rudyard Kipling. «Si» (!)

    «Si tu peux voir...
    «Si tu peux supporter...
    «Si tu sais méditer...
    «Si tu peux rencontrer... [Alors] Tu seras ...

    On peut continuer «ad nauseam». Grosse fatigue.

    Misère!

    JHS Baril

    Ps. Quand Reni Eddo-Lodge signe «Le racisme est un problème de Blancs», elle erre (le verbe est faible). J'aimerais qu'elle nous parle des «clans», «tribus» d'Afrique. La «bêtise» n'a pas de limite comme le disait «E=mc2». Bref.

    JHS Baril

    Ps.

  • Yvon Montoya - Inscrit 20 décembre 2018 07 h 08

    Excellent essai.

    Sortie en septembre. Cela démontre et démonte bien la problématique des pièces de Robert Lepage. Pourtant le métissage ethnique et culturel à Londres est remarquable sauf qu’il y a encore de sordides et si solides réalités. Argent, pouvoir et blanc...j’ai aidé des amis à louer des appartements au Québec.

  • Gilles Bousquet - Abonné 20 décembre 2018 07 h 51

    Un problème de blancs, dites-vous ?

    Envers les noirs et les autres couleurs ? Les blancs y voient un problème ? Pas tous, pas tous, pas tous.