Le rêve d'une réfugiée syrienne réalisé

Alaa Abbara, dans les bras de sa mère, Fatimah. Elles ne s'étaient pas vues depuis plus de deux ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alaa Abbara, dans les bras de sa mère, Fatimah. Elles ne s'étaient pas vues depuis plus de deux ans.

En entrant dans la zone d’accueil des passagers de l’aéroport, Alaa s’effondre en larmes dans les bras de Catherine, qui parraine ses parents de même que son frère et sa petite famille, qui arriveront d’une minute à l’autre. La réfugiée syrienne, arrivée elle-même au Québec avec son mari et ses deux enfants il y a deux ans et demi, prend de grandes respirations, essuie ses yeux, tente de se ressaisir. Mais l’émotion est visiblement trop forte. « C’est comme un rêve encore, mais là, je réalise que je vais enfin les voir, après tout ce temps… »

Alaa Abbara regarde le tableau des arrivées. Le vol parti d’Amman, en Jordanie, vient tout juste d’atterrir. Elle fait les cent pas, les yeux rivés sur les grandes portes vitrées d’où sortent les voyageurs. Elle se rappelle lorsqu’elle a elle-même franchi ces portes avec sa famille. Elle se souvient de Paul, son parrain, qui l’attendait de l’autre côté des portes, comme elle le fait à son tour aujourd’hui. C’était il y a deux ans et demi. Une éternité.

Depuis, elle a découvert une nouvelle langue et s’exprime parfaitement en français. Elle a appris à conduire une voiture et veut poursuivre ses études pour devenir comptable. Son mari, Mohamed, a un bon emploi. Ses enfants vont à l’école et s’épanouissent dans un environnement sécuritaire. « C’était difficile au début, on ne connaissait personne, on ne connaissait pas la langue, on ne connaissait pas le système, mais ça va être beaucoup plus facile pour ma famille qui arrive, puisque nous sommes déjà ici et qu’on va pouvoir les aider. »

Elle est tellement reconnaissante envers Catherine Bellazzi et sa famille, qui parrainent ses parents et la famille de son frère. C’est par l’entremise de son ami Paul, qui parrainait la famille d’Alaa, que Catherine a découvert que celle-ci voulait faire venir sa famille. Elle a trouvé d’autres gens pour former un groupe de parrainage privé et a déposé une demande officielle en janvier 2017.

Il y a trois semaines, Alaa a reçu le coup de fil qu’elle attendait depuis si longtemps. Catherine leur a trouvé un appartement, à quelques minutes de chez Alaa, l’a meublé avec des dons recueillis dans le quartier et a trouvé des manteaux et des bottes pour tout le monde.

Seule ombre au tableau : la plus jeune soeur d’Alaa, âgée de 19 ans, reste en Jordanie avec son mari et ses enfants.

Une demande de parrainage a été placée pour elle également, mais il faudra encore quelques années avant qu’elle ne puisse la serrer dans ses bras à son tour. « Je suis super heureuse et super triste à la fois », confie Alaa.

Moins de réfugiés parrainés

La demande n’a été déposée que récemment, car le ministère de l’Immigration du Québec a suspendu pendant plus d’un an et demi le programme de parrainage privé pour les réfugiés. Ceux-ci continuaient d’arriver, mais aucune nouvelle demande n’était acceptée. Québec avait alors expliqué qu’il y avait trop de demandes pour les capacités de traitement des dossiers. Plus de 10 000 demandes avaient été acceptées par Québec, mais attendaient toujours l’autorisation du fédéral. On estimait à l’époque qu’une demande placée avant janvier 2017 ne pourrait conduire à l’admission d’une personne au Québec avant 2019. Le ministère a prolongé le moratoire jusqu’en septembre dernier et en a profité pour réformer le programme, le rendant plus contraignant pour les nouveaux parrains.

« On nous a dit que ça allait être long, affirme Catherine Bellazzi. Et avec l’annonce de la CAQ de diminuer le nombre de nouveaux immigrants, ça risque d’être encore plus long… »

En 2016, le Québec a connu un pic et a accueilli 7431 réfugiés syriens. Depuis, c’est un peu plus de 4000 réfugiés parrainés qui entrent au Québec chaque année. La CAQ entend diminuer ces admissions à un total se situant entre 3250 et 3600 personnes pour 2019.

7431
C’est le nombre de réfugiés syriens accueillis au Québec en 2016. Depuis, c’est un peu plus de 4000 réfugiés parrainés qui entrent au Québec chaque année.

Arrivée

Pendant ce temps, à l’aéroport, la zone d’accueil des voyageurs a eu le temps de se remplir et de se vider à quelques reprises. Le vol est arrivé depuis si longtemps qu’il a disparu du tableau d’affichage. Le petit groupe commence à s’inquiéter : y a-t-il eu un problème de dernière minute ?

Les filles de Catherine, qui étaient toutes fébriles avec leurs toutous et leurs cartes de bienvenue à l’intention des nouveaux arrivants, commencent à s’ennuyer et crayonnent dans un coin. Mohamed, le mari d’Alaa, distribue des biscuits à tout le monde et tente d’alléger l’atmosphère. « Si on était en Syrie, il y aurait une grande table pleine de nourriture ici même », lance-t-il à la dérobée.

Humman et Hamzah, leurs enfants, prennent leur mal en patience. C’est surtout difficile pour Hamzah, 9 ans, qui est autiste. Humman, lui, reste les yeux sagement fixés sur la grande porte vitrée. L’enfant de 12 ans ne se souvient de rien de son pays d’origine, à l’exception du jardin de ses grands-parents. « J’ai tellement pleuré quand je suis arrivé ici, je m’ennuyais beaucoup de mes grands-parents, parce qu’en Jordanie [où la famille s’est réfugiée] on était tout le temps ensemble. Maintenant qu’ils vont être ici, j’ai très hâte d’aller dormir chez eux. »

Il est fébrile de rencontrer ses cousins, de leur faire découvrir les joies du patin, de la piscine et de toutes les activités dont raffolent les enfants et dont il était privé comme réfugié en Jordanie.

Enfin, la famille tant attendue passe les portes. Alaa se lance dans les bras de sa mère, embrasse son frère et sa belle-soeur, cajole sa nièce, née après son départ pour le Québec. Les embrassades générales sont coupées par un agent fédéral, qui leur remet les papiers d’usage. Ils sont officiellement résidents permanents. Humman, les yeux pleins d’eau, ne lâche pas ses grands-parents d’une semelle.

Les nouveaux arrivants enfilent leurs manteaux d’hiver, rient de fatigue et de bonheur, et n’espèrent qu’une chose : rentrer à la maison en famille. « Il n’y a rien de plus beau que ce sentiment, de retrouver ma fille et mes petits-enfants », affirme Fatimah, la mère d’Alaa, avant de s’engouffrer dans les portes tournantes qui la mènent vers sa nouvelle vie. Si tout va bien, elle reviendra elle aussi à l’aéroport, dans quelques années, chercher sa petite dernière…