Les drones donnent des ailes à la contrebande dans les prisons québécoises

Cette flambée de contrebande par les airs est particulièrement flagrante à la prison de Bordeaux à Montréal.
Photo: Elijah Nouvelage Getty Images / AFP Cette flambée de contrebande par les airs est particulièrement flagrante à la prison de Bordeaux à Montréal.

Les livraisons illégales de paquets par drone dans les prisons du Québec ont augmenté de 170 % entre 2016 et 2017, indiquent des données inédites obtenues par Le Devoir auprès du ministre de la Sécurité publique (MSP).

Cette flambée de contrebande par les airs est particulièrement flagrante à la prison de Bordeaux à Montréal où, en 2017, quatre fois plus de livraisons ont été effectuées par drones comparativement à l’année précédente. Et les chiffres pour le début de 2018 confirment que la tendance est à la hausse partout au Québec.

« C’est un fléau, concède Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec. Les drones ont facilité l’introduction de substances interdites, mais également d’objets dangereux dans les prisons. Cela compromet la sécurité des établissements, comme celle des détenus et des employés. »

Entre 2016 et septembre dernier, 447 drones ont été observés au-dessus d’un des 19 centres de détention du Québec, selon les données les plus récentes du MSP obtenues en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. De ce nombre, à peine 11, soit 2,5 %, ont été interceptés par les agents correctionnels. Par ailleurs, les deux tiers de ces aéronefs télécommandés ont effectué des livraisons de paquets.

 

 

Les établissements de détention de Montréal (Bordeaux) et de Rivière-des-Prairies, qui, en 2018, concentraient plus du tiers de la population carcérale du Québec, sont les plus « visités » par les drones, révèlent les registres d’observation de la Direction de la sécurité du ministère. Mais les prisons de Hull, Laval, Québec, Percé, Sorel, Sherbrooke et Trois-Rivières ne sont pas épargnées par ce nouveau canal de contrebande, qui passe par les airs pour faire entrer tabac, drogue et cellulaires à l’intérieur des prisons, mais également des outils, comme des tournevis, des lames de scie, des pics, des pinces ou des rivets, résument les documents obtenus.

Sur les quelque 300 livraisons effectuées par les airs depuis 2016, près d’un tiers semble s’être rendu à destination à l’intérieur des prisons sans encombre, alors que les autres tentatives d’introduction se sont soldées par une interception du paquet, soit totale ou partielle.

« C’est très complexe à saisir, surtout lorsqu’on ne dispose pas d’outil de détection pour voir arriver les drones », assure M. Lavoie, qui parle de « pointe de l’iceberg » pour qualifier les articles saisis déclarés dans les registres du ministère. « Les délais d’intervention [après avoir relevé la présence d’un aéronef télécommandé] ne jouent pas en notre faveur. »

Qui plus est, les drones permettent aujourd’hui de transporter des colis plus gros et dans lesquels les complices des prisonniers placent des substances empaquetées sous cellophane, dans un format idoine baptisé « plug », pour être rapidement dissimulé dans « un orifice corporel », précise le gardien de prison. Ce type de « produits » permet l’introduction de stupéfiants ou médicaments à l’intérieur des prisons en déjouant les fouilles éventuelles.

Technologie à mettre en place

Au ministère de la Sécurité publique, on se dit « très préoccupés par ce phénomène grandissant » des livraisons par drones, mais en même temps actifs pour l’enrayer, a indiqué en entrevue au Devoir Chantal Robert de la Direction générale des services correctionnels. « Nous avons ciblé une technologie efficace que nous sommes en train d’acquérir », dit-elle sans plus de détails, « pour des raisons de sécurité ». Le MSP assure que cette technologie va lui permettre de voir venir d’avance les drones dans son périmètre de sécurité pour faciliter les interventions.

« Nous devons le faire en répondant à des impératifs de sécurité de la population autour de nos prisons, mais aussi de notre clientèle et de notre personnel », dit-elle, en rappelant qu’un drone qui tombe du ciel peut causer des « dommages collatéraux » que cette technologie permet d’éviter.

Selon les informations obtenues par Le Devoir, deux systèmes différents de détection des drones ont été testés dans les derniers mois dans deux centres de détention de la province. Sans quantifier les effets sur le taux d’articles saisis, le ministère assure que cela « donne des résultats intéressants ».

Pour Mme Robert, la contrebande en milieu de détention n’est pas chose nouvelle. Ce sont les canaux de livraison qui changent, canaux en fonction desquels il faut sans cesse s’adapter, dit-elle.

« Les produits de contrebande créent un grand nombre de problèmes à l’intérieur d’une prison, ajoute M. Lavoie. Cela engendre des tensions, des dettes, des règlements de compte, de la violence avec laquelle les gardiens doivent composer quotidiennement. » Il précise qu’une cigarette, légale hors des murs, peut être vendue 15 $ derrière les portes du pénitencier où elle demeure interdite. Même chose pour les drogues, qui ouvrent ainsi la porte à des commerces rentables que les détenus ne veulent pas voir disparaître.

Avec Simon Poirier

Des drones qui comblent des besoins variés

Si le tabac, les cellulaires et les stupéfiants arrivent au sommet de la liste des produits les plus transportés par drones à l’intérieur des prisons, les registres du ministère exposent aussi d’autres besoins variés, comme les chargeurs de cellulaire et les fils de branchement (84) qui se retrouvent souvent dans les paquets saisis, pas très loin des outils (36) — dont des lames de scie, des cliquets (ratchets), des tournevis… —, du papier à rouler (33), des cartes SIM (26), des briquets (21) et de la colle (21).

Dans une moindre mesure, par les airs, les contrebandiers ont cherché, entre 2016 et 2018, à faire entrer dans les prisons des stéroïdes, une fiole « contenant possiblement de la testostérone », trois balances, un disque dur externe, une montre intelligente, deux lampes de lecture, des « épices », des cigares et des timbres de nicotine.
2 commentaires
  • Placide Couture - Inscrit 17 décembre 2018 07 h 28

    Sans surprise.

    Le phénomène était aussi prévisible que la neige en hiver.

  • Serge Lamarche - Abonné 17 décembre 2018 19 h 22

    Étonnant

    Que ça prenne plus d'un an pour se doter de détecteurs de drones. Ça va devenir très facile à intercepter. Ça devrait être possible de trouver l'émetteur qui contrôle le drone aussi.