Peut-on effacer les souvenirs?

Peut-on effacer les souvenirs ? Oui, mais pas tous. Associée à d’obscurs scénarios d’apocalypse, la manipulation de la mémoire à des fins thérapeutiques existe pourtant bel et bien. Et elle permet même de transformer des vies. L’un de ses pionniers est un Québécois.

Dans son humble bureau de l’hôpital Douglas à Verdun, le Dr Alain Brunet n’a rien du scientifique machiavélique, prêt à manipuler les délicates ficelles de l’inconscient pour s’attirer gloriole et trophées. Sur les murs jaunis se côtoient pêle-mêle une affiche du Golden Gate de San Francisco, une reproduction d’un Modigliani et la une du Newsweek faisant état de ses recherches sur « la pilule de l’oubli ».

Il y a 10 ans, les recherches du professeur du Département de psychiatrie de McGill, menées de concert avec l’Université de Harvard, sur la « reconsolidation de la mémoire » ont fait grand bruit dans les médias américains.

Elles révélaient la capacité d’une simple pilule, combinée à une thérapie, à éradiquer les souvenirs douloureux imprimés dans la mémoire de patients, assiégés par une tornade de symptômes allant du stress post-traumatique (SSPT) aux crises de panique en passant par les cauchemars ou l’anxiété.

Sept ans plus tard, au lendemain des attentats du Bataclan à Paris, personne ne pensait que cette thérapie restée dans l’ombre allait bousculer la vie de centaines d’individus.

En 2015, en pleine crise, alors que 130 personnes tombées sous les balles des terroristes et 413 blessés affluaient dans les urgences, le Dr Brunet était appelé en renfort par les hôpitaux de Paris. Non pas pour soulager les corps, mais l’âme de nombreuses victimes assiégées par les images et les bruits obsédants de ces tueries.

350
C’est le nombre de victimes du syndrome du stress post-traumatique qui ont été traitées grâce à la reconsolidation de la mémoire en France, après les attentats perpétrés à Paris et à Nice, à la suite de formations données par le Dr Brunet à des cliniciens de 20 centres à travers l’Hexagone.

Max était de ceux-là. Au lendemain des attentats, ce grand homme, venu au secours de victimes mitraillées sur une terrasse, n’était plus que l’ombre de lui-même. Son cerveau, assailli par les flash-back, était en constante alerte. Son corps, pris de tremblements, était en miettes. Tétanisé par un syndrome de stress post-traumatique, il fut le premier patient français à recevoir la thérapie de reconsolidation de la mémoire développée par le Dr Brunet. Un an après les attentats, il confiait au Devoir avoir réussi à « sauver sa peau ». « Je suis revenu à la vie. Je fonctionne, malgré la tristesse que je ressens toujours pour ces gens. »

Comme Max, 350 victimes de SSPT ont été traitées grâce à la reconsolidation de la mémoire en France, après les attentats perpétrés à Paris et à Nice, à la suite de formations données par le Dr Brunet à des cliniciens de 20 centres à travers l’Hexagone. Entre-temps, cette thérapie a aussi été offerte à des dizaines de patients envahis de façon quotidienne par leurs souvenirs : victimes de viol, de deuil sévère, de trahison amoureuse.

Comment ça marche ?

« Cette approche se fonde sur le fait que lorsque les symptômes émanent d’un événement traumatique, si on diminue les souvenirs émotifs liés à cet événement, on diminuera les symptômes », explique le chercheur, aussi clinicien. L’objectif n’est donc pas d’effacer le souvenir, insiste-t-il, mais plutôt de le dépouiller des émotions extrêmes qui l’accompagnent. De le « neutraliser », en quelque sorte.

Dans le cabinet du thérapeute, cela se traduit par la prise d’un médicament, le Propanolol, un bêtabloquant capable d’inhiber la production des hormones de stress relâchées quand un souvenir traumatisant refait surface. Absorbé par le patient 90 minutes avant qu’il passe en revue ses souvenirs difficiles, le Propanolol permet à celui-ci de « restocker » ce souvenir en le délitant des sensations physiques adverses qu’il générait au départ.

Après six séances, le souvenir factuel reste, mais les symptômes, domptés par le Propanolol, ont disparu de la mémoire.

« Il y a 20 ans, on a redécouvert qu’un souvenir qui refait surface devient “malléable” et peut être altéré. D’autres recherches ont ensuite démontré que le Propanolol peut interférer dans le processus de la reconsolidation de la mémoire. J’ai pensé appliquer ces deux notions à une thérapie lors de mon postdoc en Californie », explique le Dr Brunet.

Destination : amygdale

La mémoire, explique ce dernier, fonctionne par strates et entrepose un même événement dans des parties distinctes du cerveau. Elle laisse à l’amygdale — le cerveau reptilien, siège des émotions essentielles à notre survie — le soin d’enregistrer les souvenirs émotionnels. Les données factuelles, elles, sont plutôt gravées dans l’hippocampe. Pourquoi ?

L’évolution a fait en sorte que les souvenirs intenses (peur, joie, tristesse, dégoût) soient stockés dans l’amygdale pour permettre aux humains de prévenir les dangers, en revivant les mêmes sensations désagréables lorsqu’ils doivent affronter des situations potentiellement périlleuses. De la même façon, l’amygdale sécrète des hormones bienfaisantes quand nous sommes exposés à nouveau à des événements évoquant le bien-être ou de la joie.

« La mémoire fonctionne comme un ordinateur. Mettre à jour un souvenir, c’est comme ouvrir un fichier. Avant de le fermer, il se réenregistre. On peut soit consolider un souvenir ou, au contraire, l’écraser par un autre. Pour diminuer la force émotive d’un souvenir avant son enregistrement, on écrase l’ancien souvenir par un nouveau, et c’est ce dernier qui persiste. »

Nouvelle vision

Selon le Dr Brunet, cette compréhension nouvelle des mécanismes de la mémoire pourrait changer la façon de classifier et de traiter certains états associés à des « troubles mentaux » par la psychiatrie et soignés à l’aide de thérapies comportementales ou d’antidépresseurs.

« Quand on pense par exemple au SSPT, au burn-out ou aux phobies, les patients n’ont pas un cerveau affecté par un dysfonctionnement, ils sont plutôt victimes d’un événement venu bouleverser momentanément un équilibre », croit-il.

Mais parce qu’elle loge au carrefour de la psychologie, des neurosciences et de la pharmacologie, cette nouvelle thérapie peine à faire son chemin. Les plus récentes recherches randomisées menées à double insu par l’équipe du Dr Brunet, publiées dans l’American Journal of Psychiatry en 2018, ont reçu un certain aval des autorités médicales. Le traitement s’est avéré efficace chez 70 % des patients qui l’ont reçu. « Un psychiatre français m’a même dit : “Vous allez tous nous mettre à la rue !” »

Quand on pense par exemple au syndrome du stress post-traumatique, au burn-out ou aux phobies, les patients n’ont pas un cerveau affecté par un dysfonctionnement, ils sont plutôt victimes d’un événement venu bouleverser momentanément un équilibre

À ce jour, une douzaine de psychologues au Québec ont reçu la formation, offerte aussi en France et au Chili. Aux Pays-Bas, la même approche est déjà utilisée pour traiter les phobies.

Mais le monde pharmaceutique, lui, n’est guère intéressé par ce filon jugé peu lucratif. « Il n’y a pas d’argent à faire avec ces thérapies qui soignent les patients en quelques séances », note le Dr Brunet. Le Propanolol est, en sus, libre de tout brevet depuis belle lurette. Actuellement, les victimes de SSPT se voient prescrire des antidépresseurs pendant des mois, sinon des années.

Franchir la frontière

Mais s’immiscer dans les méandres de la mémoire fait resurgir les pires craintes. Certains redoutent qu’en faisant table rase des mauvais souvenirs, on efface du coup les remords, la culpabilité ou même l’empathie, autant d’émotions qui forgent ce que sont les êtres humains.

D’ailleurs, avant que ses travaux n’aboutissent à des résultats cliniques probants, le chercheur de McGill a dû composer avec la méfiance qui pesait sur son champ de recherche.

D’autres chercheurs, par contre, seraient sur le point de franchir un cap dangereux, dit-il. Notamment au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où des équipes planchent sur l’effacement « complet » de certains souvenirs. « Envoyer au front des soldats qui s’en sortiraient sans séquelles psychologiques, ça suscite l’intérêt de certains chercheurs. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils arrivent à effacer carrément la mémoire. Ça soulève des enjeux éthiques majeurs. Avant d’en arriver là, il faudrait légiférer pour encadrer ces pratiques. »

« Ce qui est clair, pense le clinicien, c’est que l’ensemble des souvenirs forge l’identité d’une personne. Non, il ne faut pas chercher à effacer les souvenirs qui nous définissent, dit-il. Seulement à les rendre moins douloureux. »

Consultez la suite du dossier