Ce texte est voué à disparaître de votre mémoire

La période des Fêtes fait jaillir souvenirs et nostalgie. En cette ère du numérique, comment compose-t-on avec les émotions et les images du passé ? Incursion dans les méandres de la mémoire.

Le texte que vous êtes en train de lire est voué à disparaître de votre mémoire. Quelques idées vous resteront peut-être en tête. Mais d’ici quelques minutes, quelques heures ou quelques jours — si je réussis à bien marquer vos esprits —, vous ne vous souviendrez plus de ces lignes.

Si votre cellulaire trône à vos côtés, votre capacité de rétention sera d’autant plus affectée. Une distraction est si vite arrivée ! Une notification, un texto ou l’irrésistible envie de dévier votre attention vers des informations plus légères sur les réseaux sociaux réduiront la quantité d’informations retenues.

Et puisque votre cerveau est bien conscient qu’en quelques clics vous pourrez retrouver cet article sur Internet, il sera moins prompt à retenir les informations qui y sont contenues. Mais peut-être que l’appareil électronique que vous gardez à portée de main vous incitera à approfondir vos connaissances sur la mémoire en effectuant une recherche sur Internet, vous permettant de consolider certaines informations ?

Bien que l’on puisse être porté à croire que notre dépendance aux appareils électroniques atrophie notre mémoire — le temps où nous connaissions par coeur les numéros de téléphone de nos amis, leurs dates d’anniversaire et le chemin pour nous rendre chez eux n’est-il pas révolu ? —, des experts interrogés par Le Devoir y voient une relation beaucoup plus complexe.

L’effet Google

L’effet des nouvelles technologies sur la mémoire est ainsi loin d’être réducteur. « C’est vrai qu’il y a une diminution de la capacité à soutenir l’attention. C’est une fonction importante dans la fabrication des mémoires », explique en entrevue Simon Ducharme, neuropsychiatre à l’Institut neurologique de Montréal et au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Et le fait d’utiliser nos téléphones et autres appareils électroniques comme une véritable mémoire externe de notre cerveau n’est pas une paresse exempte de conséquences. « Toutes les fonctions cognitives peuvent être entraînées et donc, à l’inverse, diminuées si on les entraîne moins », remarque Simon Ducharme.

À titre d’exemple, il a été démontré que lorsque nous utilisons un GPS pour nous déplacer, notre hippocampe est moins stimulé. L’hippocampe est une région du cerveau qui agit sur la mémoire spatiale (orientation) et épisodique (expériences du passé).

Mais cet élagage dans le choix de ce qu’on retient ou non s’avère également extrêmement avisé. « Il y a des informations que l’on n’a plus besoin d’apprendre par coeur et c’est tant mieux », note Isabelle Rouleau, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), spécialisée dans la mémoire.

Dans un article intitulé « Google Effects on Memory : Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips » et publié dans la revue Science en 2011, les chercheurs Betsy Sparrow, Jenny Liu et Daniel M. Wegner ont fait une constatation importante. Expérience à l’appui, ils ont démontré que si l’on sait qu’une information est stockée dans une ressource technologique externe, nous serons moins performants pour la mémoriser.

Notre cerveau retient désormais davantage les étapes à suivre pour trouver ce qu’on cherche. « On apprend maintenant le chemin pour se rendre à une information plutôt que l’information elle-même », explique Isabelle Rouleau.

On apprend maintenant le chemin pour se rendre à une information plutôt que l’information elle-même 

Mais ces informations devront toujours être mises en contexte. « Le danger, c’est de penser que parce qu’on a accès à cette énorme encyclopédie au bout des doigts, on n’a plus rien à apprendre. Or, apprendre est nécessaire pour faire des liens », insiste-t-elle.

Des souvenirs plus justes

La mémoire est associative, explique Isabelle Rouleau, également chercheuse en neurosciences au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). « Ce n’est pas tant la quantité de souvenirs qui est importante que la quantité de relations qu’il y a entre des concepts. » Des associations qui font, par exemple, qu’en voyant un objet, on plonge soudainement dans un souvenir.

L’étude de Sparrow, Liu et Wegner démontre également que lorsque nous sommes confrontés à une question difficile, notre réflexe est de nous tourner vers un ordinateur.

Déléguer une partie de notre mémoire collective à Internet affecterait davantage notre mémoire à long terme que la mémoire de travail, également appelée mémoire à court terme.

Pour s’affermir, la mémoire a également besoin d’être consolidée, ce qui est facilité par l’avènement d’Internet. « Pour que les souvenirs demeurent, il faut qu’ils soient réactualisés, qu’ils recirculent, sinon ils tombent dans l’oubli », mentionne Isabelle Rouleau.

Affiner le passé

Avec la quantité titanesque de photos et de vidéos qu’on peut désormais prendre, c’est tout notre rapport au passé qui est redéfini.

« On sait qu’on surestime énormément la véracité de nos propres mémoires en ce qui a trait au passé », affirme Simon Ducharme. Avec seulement quelques bribes d’informations qui ont survécu à l’épreuve du temps, nous reconstruisons le récit de nos vies. « Or, la précision de ce processus, si on remonte à 5 ou 10 ans en arrière, est très faible. Avec une information plus précise, notre rapport au passé sera amélioré », souligne-t-il.

Même si on peut lutter contre l’oubli, celui-ci est souvent inéluctable. Ce texte s’effacera donc bientôt de votre mémoire. Mais avant de vous avouer vaincu, pourquoi ne pas livrer bataille ?

Éteignez cellulaire, radio et télévision, lisez puis relisez ce texte, et pourquoi ne pas en discuter avec vos amis ou fouiller Internet à la recherche d’informations complémentaires ? Ainsi, ces lignes resteront imprégnées dans votre mémoire un peu plus longtemps.

4 commentaires

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  • Claude Coulombe - Abonné 15 décembre 2018 13 h 25

    Apprentis-sorciers...

    On sait que nos activités modèlent notre cerveau. Les téléphones dit intelligents, la Toile et les réseaux sociaux touchent des milliards d'individus et personne n'a pensé aux effets à long terme de tous ces bidules... C'est comme les platiques qui recouvent nos océans et qui pénètrent nos organismes. Le principe de précaution devrait être appliqué. Mais dans un monde où seul le profit à court terme des entreprises compte, la prévoyance et la prudence sont reléguées aux oubliettes comme nos souvenirs et nos facultés intellectuelles. Un peu de sagesse serait de mise.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 15 décembre 2018 15 h 41

      Refuser d’aller de l’avant par peur n’a pas aidé l’empire ottoman. Les sociétés musulmanes qui furent au sommet des connaissances de l’humanité à une certaine époque, ne se sont pas remises de leur refus de l’imprimerie.

      L’humain n’est pas moin intelligent s’il s’adapte à son environnement et développe des outils différents d’une génération à l’autre. Corriger les erreurs des dégénérations passés, combler leurs lacunes implique aussi d’inover et de créer de nouveaux défis aux futurs générations.

      Si l’humanité décidait de vivre comme les Amish, ce ne serait pas un tort pour la planète et notre santé, mais ce serait un peu comme jeter le bébé avec l’eau du bain.

  • Claude Coulombe - Abonné 15 décembre 2018 17 h 58

    @Roxane Bertand
    Sauf votre respect, je ne prône pas le rejet du progrès pour des raisons idéologiques, comme celui de l'imprimerie par les pays musulmans pour des raisons strictement religieuses (on n'imprime pas le Coran...). J'en appelle plutôt à une prudence toute scientifique, la même qui fait qu'on adopte un médicament qu'après une série d'essais cliniques.

    La science est neutre mais les innovations qui sortent de nos laboratoires auront des effets sur la société. Le problème ce n'est pas la science, c'est ce qu'on en fait et comment on le fait. C’est pourquoi il est important d’être prudent et d'avoir un cadre éthique pour éviter les débordements et les erreurs.

    Il me semble que nos démocraties menacées par l'abus des réseaux sociaux (Brexit, élection de Trump, etc.) et les cerveaux de nos enfants menacés par les récompenses instantanées des jeux vidéo et l'infobésité de l'internet valent la peine que l'on teste et évalue les risques avant de répandre des gadgets à des milliards d'individus en quelques années à peine. Il est important de considérer la masse des individus atteints et la rapidité de propagation.

    Nos capacités de changer le monde sont immenses comparées à l'époque de l'invention de l'imprimerie, mais cette grande puissance doit s'accompagner d'une grande prudence. C'est bien beau de vouloir «créer de nouveaux défis aux futurEs générations» comme vous l'écrivez, mais de grâce évitons de leur laisser en héritage un monde invivable à cause de notre manque de prévoyance.

    Même l'intelligence devient artificielle... en espérant qu'elle nous libérera de la bêtise si humaine. Scientifiquement vôtre!

  • Marie Nobert - Abonnée 17 décembre 2018 00 h 07

    - Et ce vin?! - Qu'est-ce qu'Il est bon! - Mais encore!?

    «Go! ogle.» Misère. Par ailleurs, je retiens «des dégénérations passés» (sic) de Madame Bertrand. Un «lapsus calami» qui remet tout en «perspective». (!) Je retiens aussi le néologisme «infobésité» de Monsieur Coulombe. Bravo! Mais, je ne me souviens pas du texte de... de qui déjà? Dernier paragraphe percutant. Bref.

    JHS Baril