Le successeur de Robert Lafrenière veut façonner une «UPAC 2.0»

Le commissaire intérimaire à la lutte contre la corruption, Frédéric Gaudreau, a admis que la «mauvaise presse» subie depuis quelques mois par le corps policier nuit aux efforts de recrutement de l’UPAC.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le commissaire intérimaire à la lutte contre la corruption, Frédéric Gaudreau, a admis que la «mauvaise presse» subie depuis quelques mois par le corps policier nuit aux efforts de recrutement de l’UPAC.

Le commissaire intérimaire à la lutte contre la corruption, Frédéric Gaudreau, s’est mis à la tâche de façonner une « UPAC 2.0 » en abandonnant un certain nombre de pratiques adoptées par son prédécesseur.

Contrairement à Robert Lafrenière, M. Gaudreau refuse net de faire le point sur l’état d’avancement des enquêtes en cours. À ses yeux, M. Lafrenière a commis une imprudence en indiquant, il y a un an, que « 300 témoins et plus » avaient été rencontrés dans le cadre de l’enquête Mâchurer, qui vise notamment l’ex-premier ministre Jean Charest et l’ex-collecteur de fonds Marc Bibeau. « On dit aux gens : soyez patients, ça va être payant », avait lancé M. Lafrenière à des médias.

M. Gaudreau, qui a été propulsé à la tête de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) le 3 novembre dernier, a dit juger « important » de « recadrer les réponses [que l’état-major du corps de police] peut offrir » aux médias.

« Commenter une enquête en cours pourrait mettre à risque l’enquête en cours en tant que telle. Et, essentiellement, dire qu’on a rencontré 100, 200 ou 300 témoins, ça peut malheureusement avoir des effets négatifs et néfastes sur la poursuite de l’enquête », a-t-il souligné dans une conférence de presse, à Québec.

Bref, sa règle d’or sur les enquêtes en cours : motus et bouche cousue.

Fuites de renseignements

D’autre part, M. Gaudreau a donné pour consigne de confier toute nouvelle enquête au sujet d’une fuite de renseignements détenus par l’UPAC à un autre corps de police ou une « entité externe ».

« On n’enquêtera pas sur nos propres policiers », a affirmé l’ancien policier de la Sûreté du Québec, disant faire un geste « très important ».

« Pour moi, c’est une question de transparence. C’est une question d’indépendance. C’est une question de crédibilité, également », a-t-il poursuivi.

Aux commandes, M. Lafrenière avait chargé une équipe secrète d’attraper l’auteur d’une fuite de détails concernant l’enquête Mâchurer, qui s’étaient retrouvés dans les pages du Journal de Montréal. Soupçonné d’y être mêlé, le député de Chomedey, Guy Ouellette, avait été arrêté. Son téléphone et son ordinateur avaient été saisis. Mais le directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a refusé de défendre les mandats de perquisition exécutés par l’UPAC, a-t-on appris le 28 septembre dernier. Embarrassé, M. Lafrenière avait annoncé son départ trois jours plus tard, soit en plein scrutin.

On n’enquêtera pas sur nos propres policiers

Jeudi, M. Gaudreau dit chercher à « rassurer la population » sur la conduite des affaires à l’UPAC au fil des « dernières années ». « On regarde vers le futur », a-t-il insisté, suggérant quelques « nouvelles façons de faire ».

Le commissaire par intérim a admis que la « mauvaise presse » subie par l’UPAC nuit aux efforts de recrutement du corps de police.

« C’est un défi », a fait remarquer M. Gaudreau, précisant que pas moins de dix postes d’enquêteurs sont à pourvoir. Une « grande portion » des recrues en sont à leurs premières armes en matière d’enquête, a-t-il aussi mentionné.

Le « type d’enquêtes [qui] sont complexes et peuvent être longues » freine également l’ardeur de plusieurs policiers à grossir les rangs de l’UPAC.

Journalistes espionnés ?

Frédéric Gaudreau n’a pas voulu indiquer jeudi si des journalistes faisaient l’objet de surveillance de la part de l’UPAC.

« S’il y a quelqu’un qui a commis un acte de corruption ou qui est impliqué dans cet acte de corruption, c’est notre devoir d’enquêter », a affirmé le commissaire associé aux enquêtes, avant d’ajouter : « L’important, pour nous, c’est de respecter les règles de droit qui sont en place. Donc, les différentes directives, notamment qui ont été mises en place à la suite de la commission Chamberland, sont pour nous un point fondamental dans la conduite de nos enquêtes. Soyez assurés d’une chose : je me fais un devoir de m’assurer que c’est fait dans les règles. »

À l’UPAC depuis cinq mois, M. Gaudreau a assuré à la presse que les membres de son équipe respectent la législation — y compris la Loi sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques adoptée par l’Assemblée nationale en juin dernier. Celle-ci accorde le droit à un journaliste de refuser de divulguer un renseignement au motif que ce dernier révèle ou est susceptible de révéler une source journalistique.

Année « importante »

M. Gaudreau s’est soumis jeudi, pour la première fois, à l’obligation prévue à la Loi concernant la lutte contre la corruption de « procéde[r] publiquement à [la] présentation dans la capitale nationale » du Rapport annuel de gestion de l’UPAC.

En 2017-2018, 39 individus ou personnes morales ont été condamnés à la suite d’enquêtes criminelles et 29 au terme d’enquêtes pénales menées par l’UPAC. Des amendes de 2,7 millions de dollars ont aussi été infligées.

« Il s’agit là d’une réalisation importante puisqu’elle représente, en une année, près de la moitié des condamnations relatives aux enquêtes de l’UPAC, depuis la création [de l’unité] », a souligné à gros traits M. Gaudreau, qualifiant l’année 2017-2018 d’« importante » et de « marquante ».

« Oui, on a des choses à faire pour s’améliorer, oui, on n’est pas parfaits. C’est clair que, pour moi, on a besoin de passer dans un mode UPAC 2.0, de faire évoluer le modèle », a-t-il fait valoir.