Doug Ford, le rassembleur de la francophonie

Des membres de la communauté franco-ontarienne avaient manifesté en février 2016 devant l’Assemblée législative de l’Ontario, à Queen’s Park à Toronto, pour réclamer la création d’une université francophone.
Photo: Michelle Siu La Presse canadienne Des membres de la communauté franco-ontarienne avaient manifesté en février 2016 devant l’Assemblée législative de l’Ontario, à Queen’s Park à Toronto, pour réclamer la création d’une université francophone.

À quelque chose malheur est bon, veut le dicton. Ainsi de la décision du gouvernement Ford de sabrer les services aux francophones, qui a eu l’effet d’un coup de fouet pour les communautés du pays. Une bonne chose, disent plusieurs : malgré le recul annoncé vendredi soir, les combats demeurent nombreux.

En vénérable ex-juge de la Cour suprême, Michel Bastarache a le sens de la mesure. Ton posé, propos nuancés. Mais il ne faut pas l’interroger longtemps sur l’actualité franco-canadienne pour qu’il laisse tomber un mot lourd : « danger ».

« Il y a une tendance [au pays] à élire des partis qui sont beaucoup plus de droite — dans le sens où ils sont axés sur la rationalisation des dépenses, disait-il au Devoir jeudi. Et ce sont des gens qui n’ont généralement pas de grosses préoccupations pour la question linguistique. Je ne suis pas sûr qu’ils voient l’impact [de leurs décisions] tout de suite. »

Au-delà du cas ontarien, M. Bastarache évoque différents dossiers qui l’inquiètent : la demande de l’Association des infirmières et des infirmiers du Nouveau-Brunswick aux tribunaux d’annuler une décision du Commissariat aux langues officielles (qui avait conclu à une violation de la Loi sur les langues officielles) ; la décision d’un arbitre de cette même province qui a réduit l’importance du critère du bilinguisme dans l’embauche des ambulanciers ; l’abolition récente du poste de sous-ministre adjoint au Bureau de l’éducation française du Manitoba…

« On peut voir comment ça tourne mal », note l’Acadien Bastarache, un des plus éminents experts en droits linguistiques au Canada. « Vous n’êtes pas sans savoir que le nouveau gouvernement du Nouveau-Brunswick se maintient au pouvoir avec l’appui d’un parti qui prône l’élimination d’acquis linguistiques des Acadiens », a aussi rappelé Jean Johnson aux membres du Comité permanent des langues officielles jeudi.

Président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), M. Johnson avait un message pour ce comité fédéral : « Ce qui fait reculer la francophonie ontarienne fait reculer toute la francophonie. […] Quand on remet en question une valeur fondamentale comme la dualité linguistique, cela ne touche pas que les francophones, cela touche l’ensemble de notre pays », a-t-il dit.

Le fait que cela se passe en Ontario ajoute toutefois une couche d’intensité aux préoccupations, avance M. Johnson en entretien. « Les gens se disent : si ça se passe dans la province qui a la plus grande population francophone hors Québec [près de 620 000 personnes, selon les chiffres du Commissariat aux services en français — CSF], ça veut dire quoi pour ceux qui vivent dans des provinces où le rapport de force des francophones est encore plus limité ? »

Ébullition

D’où le grand écho qu’a eu la crise ontarienne auprès des communautés francophones du pays cette semaine. « Tout est en ébullition en ce moment », notait Denis Paradis, président du Comité permanent, jeudi.

« Il y a un éveil vraiment intense qui se manifeste partout au pays, ajoute Jean Johnson. Ça vient chercher les gens de façon viscérale. »

Il y a un éveil vraiment intense qui se manifeste partout au pays. Ça vient chercher les gens de façon viscérale.

« Des événements comme ça, c’est certain que ça réveille une flamme solidaire, renchérit Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO). On n’avait pas eu d’événements semblables depuis [les contestations contre la fermeture de] l’hôpital Montfort. On sent une mobilisation qui est nationale. »

Comme d’autres, Jean Johnson perçoit qu’il y a derrière cette tempête un vent porteur. « Je prends les mots d’un ancien conseiller de Barack Obama : “Ne gaspillez jamais une crise : c’est une occasion de faire des choses que vous ne pensiez jamais pouvoir accomplir.” On vient de remettre la dualité linguistique sur le radar des Canadiens au moment où on parle de modernisation de la Loi sur les langues officielles [qui fêtera ses 50 ans en 2019]. Il y a du bon là-dedans. »

« S’il y a un impact chez nous de ce qui se passe en Ontario, il est positif », dit également Gabor Csepregi, recteur de l’Université (francophone) de Saint-Boniface. « Ça suscite des réactions courageuses, enthousiastes. À cause de notre histoire, du fait que la langue française a été supprimée ici, au Manitoba [en 1890], aussitôt qu’il y a une atteinte aux droits des francophones quelque part, la communauté se sert les coudes, affiche une plus grande combativité. C’est comme un réflexe. »

« Bien sûr qu’il y a une grande solidarité avec les Franco-Ontariens, ajoute Jacques-Paul Couturier, recteur de l’Université de Moncton. Mais ces événements nous ramènent aussi à nous-mêmes, à ce qu’on vit au Nouveau-Brunswick. Avec le nouveau gouvernement, il y a beaucoup d’inquiétude dans notre communauté. Et il faut être doublement vigilants. »

Carrefour
Les deux recteurs dénoncent évidemment l’annulation du projet de création d’une université francophone à Toronto (décision qui a été maintenue vendredi). Au-delà de ce qu’il aurait pu apporter sur le plan éducatif, c’est le rôle primordial qu’un tel établissement peut jouer pour les communautés des minorités linguistiques qu’ils estiment.

«Ce n’est pas seulement un service, dit M. Csepregi : c’est une source de rayonnement, de rassemblement, une centrale d’énergie pour la communauté. La culture francophone se bâtit beaucoup à partir des institutions. »

L’université comme pivot social, en somme. « À Moncton, c’est un des seuls outils que la communauté acadienne contrôle totalement, relève M. Couturier. C’est ce qui fait que l’université est souvent à l’avant-scène des débats de société. Il y a toutes sortes d’imbrications qui nous ramènent à ce que fait une université dans le contexte d’une société minoritaire [les francophones représentent environ le tiers de la population néo-brunswickoise]. Et on ose à peine imaginer ce que serait l’Acadie sans cette université. »

De même les Franco-Ontariens misaient-ils sur cette université pour aider à rétablir le poids démographique des francophones en Ontario, selon le dernier rapport annuel du CSF. La construction de l’université aurait aussi normalement permis la réalisation d’un autre projet longtemps attendu, celui du Carrefour francophone sur le savoir et l’innovation.

Une quinzaine de partenaires — dont le Théâtre français de Toronto et le Groupe Média TFO — devaient s’y regrouper pour « créer une synergie transformative » et « favoriser un milieu francophone dynamique et professionnel », relevait le rapport de la première année d’activité de l’UOF… paradoxalement publié cette semaine.

Reste maintenant à voir si les mobilisations prévues partout en Ontario le 1er décembre pourront inciter le gouvernement à reconsidérer sa décision concernant l’université. Chose certaine, c’est toute une communauté qui se trouve aujourd’hui rassemblée par Doug Ford, qui aura ainsi (involontairement) réveillé un sentiment d’appartenance collective.

« Ça ne prend pas une grosse flammèche pour nous enflammer, parce qu’on doit toujours rester vigilants quand on est en situation linguistique minoritaire », dit Carol Jolin. Et sur ce coup, c’est bien un brasier politique et social que Doug Ford a allumé, avant de jeter un peu d’eau sur le feu vendredi.