Les Courageuses plaident la force du nombre

Patricia Tulasne et Geneviève Allard font partie de la vingtaine de femmes qui se sont regroupées pour former Les Courageuses.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Patricia Tulasne et Geneviève Allard font partie de la vingtaine de femmes qui se sont regroupées pour former Les Courageuses.

Le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, tente de « retirer tout accès pratique à la justice » aux Courageuses en contestant leur action collective, plaide le groupe dans un document déposé lundi à la Cour d’appel. Les présumées victimes estiment que l’ancien magnat de l’humour sait qu’elles n’auront pas le courage de le poursuivre individuellement.

« Avant la vague de dénonciation #MoiAussi, survenue à l’automne 2017, les victimes étaient dans une situation d’impossibilité en fait d’agir et n’avaient pas la capacité de dénoncer l’appelant vu le pouvoir et le statut dont il jouissait », soulignent les avocats des Courageuses dans un document d’une trentaine de pages. Le groupe des Courageuses a été créé à la suite des révélations du Devoir et du 98,5 FM à propos d’allégations d’agressions sexuelles portées par neuf femmes contre Gilbert Rozon, en octobre 2017.

Rappelons que c’est en mai dernier que les Courageuses ont été autorisées à intenter une action collective contre Gilbert Rozon par le juge Donald Bisson de la Cour supérieure. Les Courageuses lui réclament 10 millions de dollars en dommage punitifs seulement. M. Rozon, qui réfute les allégations d’agressions et de harcèlement sexuels, a obtenu en août dernier le feu vert du plus haut tribunal de la province pour contester le jugement du juge Bisson.

Force du nombre

Les avocats du groupe, qui rassemble désormais une vingtaine de femmes, insistent sur l’importance de la force du nombre dans un tel dossier. « Dans une action collective, une preuve pourra être faite d’un modus operandi répété par [M. Rozon], ce qui viendrait corroborer la version des faits de chaque victime et ainsi avancer de manière importante leurs réclamations », écrivent Me Bruce W. Johnston et Me Gabrielle Gagné. Ils rappellent qu’avant le dépôt de la demande en autorisation, pas une seule victime de l’appelant n’avait intenté une action en réparation contre Gilbert Rozon. « C’est […] l’action collective qui a permis aux victimes vulnérables de se manifester et d’affronter leur agresseur sur un pied d’égalité », font-ils valoir.

D’ailleurs, le caractère unique de l’action, qui pour la première fois au pays vise uniquement un individu sans le rattacher à une institution, n’entrave pas la justice, contrairement à ce que le prétend M. Rozon, soutiennent les avocats des Courageuses. « La seule différence entre ces autres actions collectives visant à la fois un individu et une institution et la présente action collective est que Gilbert Rozon a réussi à systématiquement agresser et harceler sexuellement ses victimes sans recourir à l’assistance, à la complicité ou à la négligence d’une institution pour faciliter et camoufler ses gestes. [M. Rozon] n’a eu besoin que de son importante position de pouvoir, son statut influent au Québec et son prestige », peut-on lire dans le document.

Les avocats des Courageuses reviennent sur les démêlés de M. Rozon avec la justice en 1998, lorsqu’il a plaidé coupable à une accusation criminelle d’agression sexuelle sur une jeune femme de 19 ans.

« Il a obtenu une absolution inconditionnelle pour éviter de gêner ses importantes activités professionnelles et internationales [envoyant] le message haut et fort aux victimes qu’il pouvait continuer sa prédation sans aucune conséquence », soulignent-elles, ajoutant que l’action collective constitue le seul véhicule procédural qui permettra l’accès à la justice aux victimes de M. Rozon.

Le fondateur de Juste pour rire estime quant à lui que l’action collective du groupe de présumées victimes d’agressions sexuelles qui le vise est « une injustice » qui le force « à dépenser des sommes substantielles », selon son mémoire d’appel déposé le 1er octobre.

« L’action collective est ici utilisée comme un outil permettant à des personnes de se regrouper dans le but de dénoncer, stigmatiser et punir un individu, le tout sans soulever de questions identiques ou suffisamment similaires […] pour lui permettre de se défendre adéquatement », peut-on lire dans le document d’une trentaine de pages.

Selon les avocats de M. Rozon, l’action collective n’est pas le bon véhicule pour traiter les allégations reprochées à M. Rozon. « Les faits reprochés à [M. Rozon], bien qu’ils puissent globalement être qualifiés d’inconduite sexuelle, sont éminemment et fondamentalement singuliers et particularisés […] Ils s’opposent, par leur nature même, à une démarche collective puisque chaque membre du groupe a nécessairement une cause d’action distincte à l’endroit de [M. Rozon] », font-ils valoir.

Aucune accusation criminelle n’a été portée jusqu’ici contre Gilbert Rozon.

5 commentaires
  • Cécile G. Raymond - Abonné 20 novembre 2018 00 h 44

    Les courageuses...

    Une action collective est la seule manière pour les femmes, d’obtenir justice; dans une agression tellement inégalitaire...

  • Gilles Bousquet - Abonné 20 novembre 2018 07 h 40

    Oui, on est plus courageux ou courageuses

    En gang, en groupe, en armée, pour frapper, pour affronter, pour poursuivre, pour intimide etc.

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 novembre 2018 13 h 00

      Insidieux commentaire, monsieur Bousquet!

  • Serge Grenier - Inscrit 20 novembre 2018 09 h 31

    Assumer les conséquences

    Au lieu de fuir comme un lâche, Gilbert Rozon devrait assumer les conséquences de ses erreurs.

    « une injustice » qui le force « à dépenser des sommes substantielles »

    Y va nous faire pleurer !

    Pourquoi dans le cas de Monsieur Rozon faudrait-il tenir compte de sa capacité de payer alor5s que c'est lui qui est l'agresseur, si on ne tient aucun compte de la capacité de payer de Grenville-sur-la-Rouge alors que c'est elle qui est agressée ?

    « La compagnie minière Canada Carbon, située à Vancouver, poursuit Grenville-sur-la-Rouge en dommages pour 96 millions de dollars à la suite du blocage d’un de ses projets. Les sommes réclamées par Canada Carbon représentent près de 20 fois le budget annuel de la petite municipalité de 2800 habitants. »

    • Serge Lamarche - Abonné 20 novembre 2018 14 h 12

      L'argent n'a pas d'impact pour les poursuites au criminel, il me semble. C'est surtout l'accusé qui doit payer pour s'en sauver.