Illégaux, apatrides et traités injustement

Neuf immigrants palestiniens vivent clandestinement à Montréal alors que quarante autres attendent leur avis d’expulsion du pays d’une journée à l’autre.
Photo: Jacques Nadeau Neuf immigrants palestiniens vivent clandestinement à Montréal alors que quarante autres attendent leur avis d’expulsion du pays d’une journée à l’autre.

Apatrides depuis trois générations, Omar et Adel vivent au Canada dans la clandestinité depuis plus d'un an. Les deux jeunes hommes, nés dans des camps de réfugiés palestiniens au Liban, se sont fait refuser le statut de réfugié au Canada l'année dernière.

«Je préfère mourir ici, avec ou sans papiers, plutôt que de retourner dans un camp», affirme Omar, arrivé au Canada en 2001 après être entré aux États-Unis avec un visa d'étudiant. Neuf réfugiés palestiniens se cacheraient ainsi à Montréal alors que 40 autres attendent leur avis d'expulsion d'une journée à l'autre.

Pour survivre, les deux hommes dans la vingtaine s'appuient sur un bon réseau d'amis, qui les hébergent tour à tour pendant quelques mois. «On ne songe même pas à avoir notre propre logement», mentionne Omar, qui s'exprime tantôt en anglais, tantôt dans un français de la rue qu'il espère un jour parfaire sur les bancs d'école si sa situation se régularise.

Les illégaux vivent en marge du système: pas d'accès aux systèmes de santé et d'éducation, à la CSST ou à l'assurance-emploi. Ils doivent gagner leur croûte en travaillant au noir, dans un restaurant, dans une manufacture ou sur un chantier de construction. «Toujours pour la moitié du salaire. Et je n'ai pas les moyens de rester à la maison si je suis malade, comme cela m'est arrivé l'an dernier, quand je me suis blessé à la main au travail», poursuit Omar.

L'anxiété, pour eux, est une constante de la vie: «J'ai toujours la hantise qu'on me demande mes cartes d'identité», explique Adel. Son comparse renchérit: «Si des gens en qui je n'ai pas confiance savent où je travaille, il faut que je change d'emploi.» Lorsqu'il est en voiture et qu'il croise une auto-patrouille, il porte machinalement la main à sa ceinture pour vérifier qu'elle est bien bouclée.

S'ils se faisaient attraper, ils auraient droit à un aller simple pour les États-Unis, où ils craignent de croupir deux ou trois ans avec les prisonniers de droit commun avant que leur cause ne soit entendue. «Là-bas, on considère tous les Arabes comme des terroristes», affirme Adel, dont un des amis y a récemment été expulsé.

36 000 illégaux?

Environ 36 000 immigrants pourraient être passés dans la clandestinité au cours des six dernières années, selon un rapport publié par la vérificatrice générale en 2003. Ce chiffre ne peut être qu'approximatif puisqu'il faut en soustraire les personnes qui auraient quitté le pays en omettant de remettre leur formulaire aux agents de l'Immigration et ajouter celles entrées en douce sans revendiquer le statut de réfugié.

De l'aveu d'Omar et Adel, il est assez facile de disparaître dans la nature. «On se présente à l'Immigration en disant qu'on a l'intention de partir, puis on quitte toutes les personnes qu'on connaît», explique Omar, qui s'est caché pendant trois mois à la campagne chez des amis québécois avant de revenir à Montréal tandis qu'Adel s'est contenté de changer de logement et d'emploi. «Des agents de l'Immigration sont venus voir le concierge de mon immeuble, sans plus. Ils attendent ensuite qu'on se fasse prendre.»

La porte-parole de l'Agence canadienne des services frontaliers, Huguette Shouldice, confirme leurs propos. Des agents de l'Immigration procèdent à une simple visite de routine à la dernière adresse connue et au travail et émettent ensuite des mandats d'arrestation. Puis, on laisse le temps faire son oeuvre. «Si la personne est arrêtée, par exemple pour excès de vitesse, le mandat ressort [...]. Quand vous travaillez illégalement, il y a toujours quelqu'un qui le sait», dit Mme Shouldice en guise d'illustration.

Moins pénible que les camps

Stressante, la vie d'illégal à Montréal est quand même moins dure que celle des camps. «Au Liban, on nous traite comme des personnes de deuxième classe. Les Libanais nous considèrent comme responsables de la guerre civile [dans les années 70 et 80]. Il y a 74 professions que nous n'avons pas le droit de pratiquer, il ne nous reste plus que les emplois difficiles», explique Omar, ajoutant qu'il ne pouvait pas continuer à vivre comme un étranger dans le pays où il est né.

Les luttes entre factions palestiniennes pour le contrôle des camps rendent la situation intenable. «La seule façon d'avoir un emploi, c'est de prendre position pour l'un ou pour l'autre. Mais on est alors menacé par les autres groupes. Chaque matin, on se lève et on regarde qui est mort dans notre rue», explique Adel, dont trois cousins ont été assassinés en 1993. Des centaines de criminels trouvent aussi refuge dans son ancien camp, qui abrite quelque 180 000 personnes sur une superficie de 1,5 km2. Les installations y sont vétustes: en effet, une loi interdit d'introduire des matériaux de construction dans les camps.

«Là-bas, tu survis, tu ne vis pas. C'est ce que j'ai compris en arrivant ici, j'ai senti qu'on me considérait enfin comme un être humain à part entière, avec respect. J'ai vu ce que mon père a fait de sa vie. Je ne veux pas vivre ça», explique Omar, qui était convaincu que son audience devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié ne serait qu'une formalité.

Le mauvais juge

«Comme réfugié dans les camps au Liban, j'étais certain que je serais accepté au Canada. Je pensais déjà à m'inscrire à l'université», se rappelle Omar. Son avocate l'a vite fait déchanter en lui expliquant que la décision ne dépendait pas tant de son histoire que du juge qui l'entendrait.

«Je n'ai pas été rejeté parce que je ne mérite pas le statut de réfugié mais parce que la juge ne connaissait rien à la situation des Palestiniens au Liban. J'ai ressenti le même sentiment d'injustice que lorsque je vivais au Liban. Je crois toujours à la justice au Canada, mais un mauvais juge à la mauvaise place peut faire beaucoup de tort. Ils sont responsables d'une vie», s'insurge Omar, qui voudrait bien mettre la main sur les enregistrements de l'audience afin de prouver qu'il a été traité injustement.

Son compatriote Adel est très amer lui aussi. «Mon frère a fait sa demande peu après moi. Ayant vécu une situation identique, immigrant pour les mêmes raisons, il a été accepté alors que moi, j'ai été refusé.»

Ils rêvent de pouvoir un jour «vivre comme tout le monde, montrer qu'ils peuvent être de bons citoyens et payer leurs impôts». «Je ne partirai pas tant que je n'aurai pas eu la chance d'être entendu par un tribunal juste», plaide Adel. Des programmes spéciaux ont déjà permis de régulariser la situation d'immigrants illégaux par le passé, au moment où la Loi sur l'immigration a été changée, dans les années 70 et 80. Mais le gouvernement fédéral n'envisage pas de répéter l'opération de sitôt.

«Cet espoir nous fait vivre», conclut Omar, soulignant que c'est au Québec qu'il a commencé à voler de ses propres ailes. «Montréal signifie beaucoup pour moi, je suis Québécois», affirme-t-il avec l'accent québécois, sourire en coin.