Éclairage sur les dangers de la lumière artificielle

L’accroissement de la lumière artificielle dans nos villes est dommageable pour les écosystèmes biologiques, ainsi que pour la santé humaine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’accroissement de la lumière artificielle dans nos villes est dommageable pour les écosystèmes biologiques, ainsi que pour la santé humaine.

Les spectaculaires images captées depuis la station spatiale internationale et les satellites en orbite autour de notre planète ont permis de mettre en évidence un accroissement de l’illumination artificielle des villes, autoroutes et bandes côtières durant la nuit. Cette lumière qui a longtemps été considérée comme synonyme d’urbanisation, d’activité économique et de consommation énergétique est de plus en plus vue comme une menace pour les écosystèmes biologiques, ainsi que pour la santé humaine, souligne-t-on dans la dernière édition de la revue Science.

Les oiseaux migrateurs, les insectes nocturnes, les amphibiens, les tortues de mer et probablement maintes autres espèces voient leur reproduction et leur vie compromises par l’éclairage artificiel qui ne cesse de proliférer.

Par exemple, la lumière artificielle qui est réfléchie ou diffusée directement vers le ciel éclipse les corps scintillants de la Voie lactée et les cycles lunaires, qui servent aux oiseaux migrateurs pour s’orienter. Ces derniers se retrouvent ainsi à digresser de leur route, à faire escale dans des lieux inappropriés ou même à être attirés par la lumière des immeubles qu’ils percutent.

L’accroissement de la lumière artificielle est carrément catastrophique pour nombre d’espèces d’insectes nocturnes qui sont attirés par la lumière des lampadaires. La plupart de ces insectes tourneront autour de ces aimants lumineux jusqu’à l’épuisement fatal. D’autres seront la proie de prédateurs, comme les chauves-souris, qui profitent de cette manne inespérée, accentuant du coup le taux de mortalité des insectes. On estime que chaque lampadaire entraîne la mort d’environ 150 insectes par nuit. Si on multiplie ce nombre par celui de lampadaires dans une ville, cela fait beaucoup ! Le déclin de ces populations d’insectes se répercute ensuite sur toutes les espèces pour lesquelles les insectes constituent la principale source de nourriture ou sont d’importants agents de pollinisation.

La lumière artificielle qui illumine nos nuits dérègle le cycle circadien, soit la succession de périodes d’éveil et de sommeil qui sont régies par l’alternance du jour et de la nuit, sur lequel la majorité des êtres vivants sur Terre synchronisent leurs comportements.

La nuit noire est, comme on le sait, le moment où plusieurs espèces de grenouilles et de crapauds font la cour à leur partenaire sexuel par leurs coassements. Des nuits devenues moins sombres en raison d’un éclairage compromettent leur reproduction et contribuent à la réduction de leurs populations.

Dans les environnements côtiers, l’éclairage de nuit perturbe notamment les tortues de mer qui viennent pondre la nuit sur la plage. Les tortues naissantes qui normalement retournent à la mer en se guidant avec la lueur de l’horizon au-dessus de la mer sont attirées dans la direction inverse par les lumières artificielles qui illuminent les zones habitées de la côte. En Floride, des millions de bébés tortues meurent chaque année pour cette raison.

« La lumière artificielle a des répercussions même sous l’eau, où elle peut modifier l’équilibre entre les proies et les prédateurs. Parfois, une espèce peut être plus visible en raison de la lumière artificielle ou peut être carrément attirée par la lumière, comme les insectes, et ainsi devenir plus facilement repérable par ses prédateurs », explique Martin Aubé, professeur au Département de physique du cégep de Sherbrooke, qui assistait à un symposium international sur la pollution lumineuse (Symposium on Promotion and Protection of the Night Sky) à l’île de Capraia, en Italie, en septembre dernier.

Effets sur l’humain

Mais l’éclairage de nos villes serait aussi dommageable pour l’humain, chez lequel elle induirait des problèmes de santé, tels que l’obésité, la dépression, le diabète, les troubles du sommeil, voire le cancer.

À l’aide d’un appareil conçu par Martin Aubé qui permet de mesurer la lumière émise par les lampadaires de rue vers les habitations et de déterminer la proportion de lumière bleue que contient cette lumière, des chercheurs espagnols, en collaboration avec M. Aubé, ont procédé à des mesures devant les fenêtres des résidences d’un certain nombre de patients ayant souffert de cancer. Et ils ont observé une association positive entre le niveau d’exposition à la partie bleue de la lumière émise par les lampadaires et les cancers de la prostate et du sein. Leurs résultats ont été publiés dans le journal Environmental Health Perspectives en 2018.

Les mêmes chercheurs s’apprêtent maintenant à installer des détecteurs dans les chambres à coucher des résidents afin de mesurer plus précisément toute la lumière à laquelle ils sont exposés, ce qui permettra de prendre en compte l’exposition résultant de l’utilisation de leur téléphone intelligent, ordinateur, tablette ou autre dispositif électronique, durant la nuit.

Pour expliquer cette association entre une exposition à la lumière bleue durant la nuit et différents problèmes de santé, dont le cancer, de nombreux chercheurs font valoir le rôle de la mélatonine, une hormone qui est sécrétée par le cerveau lorsque la lumière bleue, qui est une composante de la lumière du jour, disparaît à la nuit tombée. Surnommée l’hormone du sommeil, la mélatonine induit le sommeil, mais elle contrôle aussi la sécrétion de multiples hormones, elle renforce le système immunitaire et « est un antioxydant très puissant qui participe à la réparation des cellules précancéreuses », souligne M. Aubé avant d’ajouter que « si, durant la nuit, la personne est exposée à la lumière bleue, celle-ci envoie au cerveau le message que le jour se lève, ce qui supprime la production de mélatonine et induit un métabolisme diurne plutôt que nocturne ».

« On ne peut pas encore affirmer que la lumière bleue de l’éclairage artificiel est responsable du développement de cancers, mais c’est tout de même la cause suspectée de certains cancers du sein et de la prostate qui, comme par hasard, sont des cancers hormono-dépendants, ce qui est cohérent avec une des fonctions de la mélatonine », précise M. Aubé.

Ces effets sur la santé sont d’autant plus préoccupants que l’émission de lumière bleue dans l’environnement est en croissance à mesure que de nombreuses villes du monde, pour des questions d’économie d’énergie, changent leurs anciens luminaires pour des diodes électroluminescentes (DEL), dont la lumière blanche contient une importante proportion de lumière bleue, fait remarquer Kevin J. Gaston de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, dans la dernière édition de la revue Science.


Premier d’une série de trois textes
6 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 novembre 2018 03 h 02

    La légende urbaine de la nocivité des lampadaires à DEL pour l’humain

    Toute la controverse relative à l’éclairage urbain à DEL repose sur la nocivité de la couleur bleue.

    Celle-ci représente 29% de la lumière émise par les DEL à 4000°K et 21% de celle émise par les DEL à 3000°K.

    En comparaison, les écrans des ordinateurs sont calibrés à 6500°K et émettent environ 50% de lumière bleue.

    Lorsque nous parlons d’éclairage urbain, nous devons donc distinguer les sources de lumière — qui sont en mode additif — des objets éclairés qui, eux, sont en mode soustractif.

    Un mur de briques est foncé parce qu’il absorbe la majorité de la lumière qui le frappe. Et ce mur est rouge quand ses pigments modifient la longueur d’onde des rayons qui le frappent et qu’ils réfléchissent au final des rayons lumineux principalement rouges.

    À l’opposé de la lumière qui est réfléchie par les objets, devant l’écran de nos ordinateurs, nous regardons directement une source lumineuse située à une courte distance.

    Cette lumière est néfaste lorsqu’on regarde directement et longuement la source lumineuse. Mais cela n’a presque pas d’importance lorsqu’on regarde la lumière réfléchie par des objets usuels dans l’espace public.

    Pour plus de détail, je suggère la lecture de mon texte ‘L’éclairage urbain à DEL’, disponible sur l’internet.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 novembre 2018 05 h 07

    Un regret

    Au lieu de dresser la liste exhaustive de tous les dangers (théoriques ou réels) de l’éclairage urbain, j’aurais aimé que l’auteure mette en perspective chacune de ces menaces.

    Par exemple, il ne fait aucun doute que des millions d’insectes meurent d’épuisement à tourbillonner la nuit autour de sources lumineuses. Mais s’il y a si peu d’oiseaux insectivores dans nos villes, c’est essentiellement en raison de l’utilisation des insecticides qui empoisonnent leur diète et non en raison de la raréfaction des insectes en ville.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 novembre 2018 05 h 28

    Autre exemple

    Le texte laisse entendre que l’éclairage artificiel menace la survie des oiseaux migrateurs.

    Mais combien d’oiseaux migrateurs volent la nuit ? Y a-t-il une seule espèce d’oiseau au monde qui a besoin de la noirceur totale pour migrer ‘correctement’ ? Et pourquoi donc un oiseau profiterait de l’éclairage urbain pour voler la nuit alors que c’est si facile de voler le jour et de se reposer la nuit ? Pourquoi ferait-il l’inverse ?

  • Marguerite Paradis - Abonnée 16 novembre 2018 06 h 40

    QUE LA LUMIÈRE SOIT...

    ... il y a aussi des recherches qui démontrent que d'étudier sous un éclairage artificiel rend les élèves moins « apprenants ».
    Encore une autre fois, ces infos sont accessibles à nos décideurEs et ils n'en tiennent pas comptent.
    Quand l'ignorance a les deux mains sur le volant, attention!

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 novembre 2018 18 h 37

    Dormir

    Il faut dormir dans la noirceur la nuit, comme nos ancêtres les hommes des cavernes et leurs proches descendants.

    Avoir des rideaux opaques et complets.