Faux pas du SPVM dans une campagne de prévention des agressions sexuelles

Initialement lancée en 2012, la campagne a été réactivée dans les derniers jours par les policiers du quartier, qui ont distribué des dépliants restants.
Photo: iStock Initialement lancée en 2012, la campagne a été réactivée dans les derniers jours par les policiers du quartier, qui ont distribué des dépliants restants.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) retire une campagne de prévention selon laquelle la surconsommation d’alcool peut rendre une femme plus vulnérable aux agressions sexuelles. La police admet que le message de sa publicité, intitulée « Je sors avec ma gang, je repars avec ma gang », est désuet.

« Au cours des 10 dernières années, 300 filles de 18 à 24 ans ont été victimes d’agressions sexuelles après avoir pris plusieurs consommations et être reparties seules à la sortie des bars Montréalais [sic] », peut-on lire sur un dépliant distribué par les policiers du poste de quartier (PDQ) 38, qui couvre l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

Initialement lancée en 2012, la campagne a été réactivée dans les derniers jours par les policiers du quartier, qui ont distribué des dépliants restants. La brochure montre des jeunes femmes qui dansent dans un bar. « On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres », peut-on lire en lettres majuscules sur la brochure, qui offre des conseils de précautions, dont « N’oublie pas que la modération a bien meilleur goût ».

Sur les réseaux sociaux, des photos du dépliant ont massivement été partagées et critiquées. La Fédération des femmes du Québec (FFQ) a notamment invité les internautes à interpeller directement le SPVM pour dénoncer la campagne.

Photo: Facebook / Fédération des femmes du Québec

Photo: Facebook / Fédération des femmes du Québec

« Un an après #MeToo, ce discours rejetant la responsabilité sur les femmes, et dédouanant les agresseurs, n’est pas acceptable », a écrit la FFQ sur sa page Facebook lundi.

Sans en préciser le nombre, le SPVM confirme avoir reçu « des commentaires » sur le message contenu dans son dépliant.

« On comprend le malaise et nous avons demandé au poste de quartier 38 de cesser la distribution des dépliants pour nous assurer que le message de prévention qui y est véhiculé soit revu pour qu’il soit démocratisé », a indiqué Emmanuel Anglade, sergent de la Division des communications du SPVM.

Le sergent Anglade admet que le contenu de la campagne doit être actualisé, mais il justifie la réapparition de celle-ci par un geste de bonne foi de la part de l’équipe du PDQ 38.

« Un geste de prévention, c’est un geste qui est fait de bonne foi. On ne peut pas présumer d’une erreur ou d’un malentendu, l’objectif des policiers est d’offrir le meilleur service aux citoyens et c’est pour ça qu’on va revoir notre message, parce qu’on a été à l’écoute des commentaires du public », fait-il valoir.

Le sergent souligne que la campagne de prévention avait été lancée à l’approche des Fêtes en novembre 2012 et avait pour objectif « de sensibiliser les jeunes femmes, l’ensemble de la clientèle et les employés des différentes boîtes de nuit à la vulnérabilité qu’engendre la consommation d’alcool et à la circulation possible de GHB [drogue du viol] », fait valoir le SPVM. Les policiers avaient à l’époque fait une tournée des bars du boulevard Saint-Laurent pour rencontrer les employés et tenanciers et les inviter à intervenir lorsqu’ils sont en présence de clients en état d’ivresse et de vulnérabilité.

[...] Plusieurs femmes vont retenir que, si elles sont agressées sexuellement, c’est parce qu’elles n’ont pas fait le nécessaire pour se protéger

La campagne avait aussi amené les policiers à aménager un comptoir mobile où l’on simulait l’ambiance d’un bar avec musique et jeux de lumière. Les participantes portaient des lunettes interactives qui simulaient un état intoxiqué, ce qui avait pour but de sensibiliser les jeunes à la facilité d’accès de leur consommation.

« Ce qui se faisait il y a 20 ans, ce n’est plus ce qui se fait aujourd’hui, et on voit qu’entre aujourd’hui et 2012 il y a aussi eu un changement [dans le cadre de la campagne « Je sors avec ma gang, je repars avec ma gang »] », dit le sergent Anglade. Il n’a pas été possible de connaître le nombre de dépliants distribués, ni les emplacements où ils ont été répartis cette année.

Ajuster le message

La reconnaissance par le SPVM de ses torts est l’occasion d’ajuster le tir et de viser les personnes potentiellement capables de commettre un crime de nature sexuelle plutôt que les victimes, estime Stéphanie Tremblay, porte-parole du Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS).

« La conséquence d’un message comme celui qui a été diffusé dans les derniers jours et en 2012, c’est que plusieurs femmes vont retenir que, si elles sont agressées sexuellement, c’est parce qu’elles n’ont pas fait le nécessaire pour se protéger », souligne Mme Tremblay.

Un avis partagé par Rachel Chagnon, professeure au Département de sciences juridiques et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

« Dans l’essentiel des cas, les campagnes visent à parler aux personnes qui pourraient poser un geste problématique. Quand on parle de cigarettes, on va dire aux gens de ne pas fumer. Quand on parle aux automobilistes, on leur dit de ne pas texter au volant […] En matière d’agression sexuelle, il faut aussi s’adresser aux bonnes personnes. On ne peut pas penser que dire “Ne boit pas et tu ne seras pas violée” est le bon message », souligne Mme Chagnon.

Pour changer des comportements, il faut donc que le SPVM s’adresse aux agresseurs potentiels, croit Mme Chagnon.

« C’est peut-être un peu raide, mais il faudrait des messages qui disent “Payer un verre, c’est oui, mettre du GHB dedans, c’est non”, ou encore “L’amie de ta copine ne tient plus debout. La raccompagner chez elle, c’est oui, la violer, c’est non” », propose-t-elle comme exemples.

Mme Tremblay constate que le SPVM montre davantage d’ouverture depuis la dernière année, à la suite du mouvement de dénonciation #MoiAussi qui a déferlé au Québec en octobre 2017.

« C’est rassurant que le SPVM reconnaisse que le message n’est pas approprié, même s’il aura fallu qu’on le lui signale. On aurait préféré qu’il ait le réflexe avant la redistribution des dépliants […] », dit-elle.

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