Hillsong: quand Jésus porte un logo

Controversé pour certains, adulé par d’autres, Hillsong bouscule, mais inspire nombre d’églises autour du monde. Dernières en date ? Ottawa et Toronto.

Le mouvement Hillsong, c’est 28 églises dans 21 pays, des sermons disponibles en baladodiffusion et Hillsong Channel, une chaîne télé disponible 24/7 dans plusieurs pays du monde et sur AppleTV. Cette Église revendique plus de 130 000 croyants sur six continents, dont le chanteur pop Justin Bieber, la chanteuse Selena Gomez ou l’acteur Chris Pratt. Propulsé par la popularité de l’évangélisme, le mouvement s’abreuve à la culture des jeunes millénariaux, projetant une image conviviale. Hillsong ne cesse de croître.

Les croyances et pratiques du mouvement, fondé en 1983 en banlieue de Sydney en Australie, par les pasteurs Brian et Bobby Houston, sont enracinées dans le pentecôtisme. Mais le mouvement a quitté en septembre dernier les Assemblées de Dieu, regroupement mondial d’églises chrétiennes évangéliques de courant pentecôtiste. Signe d’une volonté d’expansion internationale, Hillsong a créé sa propre dénomination et se définit aujourd’hui comme un « mouvement charismatique évangélique ».

C’est le label musical de Hillsong qui est une des clés de son influence sur d’autres mouvements évangéliques, dont ceux du Québec. Avec plus de deux milliards de visionnements et 40 millions d’albums à travers le monde, ses chansons cartonnent sur YouTube. L’un de ses succès, What a Beautiful Name, a même décroché un prix Grammy en 2018. « Ils ne se contentent pas de recréer la société de consommation. C’est une façon de subvertir la culture populaire. Dans leur musique, vous avez du rap chrétien, de la pop chrétienne, etc. Tout peut devenir chrétien ou religieux », souligne Frédéric Dejean, professeur au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Traduits dans plus de 100 langues, leurs refrains sont entonnés chaque semaine aux États-Unis par plus de 45 millions de personnes. Cela, parce que toute église peut utiliser ces chansons sans payer de droits d’auteur. Le mouvement étend ainsi son emprise sur d’autres groupes chrétiens évangéliques. Bien qu’efficace, certains critiquent ce modèle, basé sur le bénévolat de jeunes âmes créatives produisant vidéos et louanges, qui assure la prospérité de Hillsong. « On appelle Hillsong un “culte”, mais aussi une “corporation” visant à accumuler des gains », estime Véronique Pronovost, chercheuse à la Chaire Raoul-Dandurand, rattachée à l’UQAM.

À l’assaut de Toronto et Ottawa

Si d’autres groupes évangélistes sont surtout présents dans les milieux ruraux, plus conservateurs et homogènes, Hillsong choisit de s’implanter en ville, là où la population est dense et son impact sur la culture plus grand. Pourquoi Ottawa et Toronto ? Selon la pasteure de Hillsong Ottawa, Julie Davidson, c’est Dieu qui guide ces décisions. « Tout ce que font Brian et Bobby Houston [les fondateurs] est basé sur les relations, a-t-elle dit au Devoir. C’est là qu’ils implantent des églises. La question du “qui” est plus importante pour eux que le “où”. »

La réalité semble toutefois plus complexe. « C’est intéressant qu’ils choisissent Ottawa, plutôt que Calgary ou à Vancouver. Hillsong n’est pas une église, mais un groupe de revendication. Ils répandent des vues conservatrices, estime Hillary Kaell, professeure adjointe à l’Université Concordia. La grande question pour eux, ce sera de voir ce qu’ils feront pour atténuer le message de Hillsong, en particulier sur le plan politique, dans l’espoir d’attirer un plus large public de jeunes Canadiens. »

Un mouvement religieux peut-il se perdre à multiplier des tournées mondailes et courir des émissions de télé comme le Today Show ? « C’est une inquiétude fondamentale pour des églises comme Hillsong, relance Hillary Kaell. Si un produit [est créé] en harmonie avec la culture qui l’entoure, lorsque les gens le consomment, ils ne remarquent même pas qu’il est chrétien.»

Évangélisme et politique

Chose certaine, les positions de cette Église sur l’homosexualité ont parfois fait sourciller. En 2015, un pasteur de la branche Hillsong New York a affirmé au magazine GQ « que l’homosexualité et l’avortement sont des péchés, mais qu’il accueille tous les pécheurs dans son église ». Or, les personnes homosexuelles ne pouraient pas devenir membres ou pasteurs. Interrogée sur la place des personnes LGBTQ dans son église, la pasteure de Hillsong Ottawa répond de façon ambiguë.

« Notre position est que nous sommes remplis d’amour. Nous aimons les gens », a-t-elle rétorqué. Jusqu’en 2011, Hillsong pratiquait des thérapies de conversion, une forme violente de « guérison de l’homosexualité » qui s’apparente à un exorcisme.

Mais cette pratique est maintenant restreinte dans plusieurs États américains, en plus de l’Ontario, de la Nouvelle-Écosse, du Manitoba et de la ville de Vancouver. Ces dernières semaines, plusieurs évangélistes ont appuyé Trump aux élections de mi-mandat, ou ont salué la victoire de Bolsonaro au Brésil. Mais le discours de Hillsong choisit de rester discret. «Hillsong s’adapte aux réalités contemporaines, mais avec une approche plus individualiste et positive que d’autres églises évangéliques plus traditionnelles, souligne Véronique Pronovost. [Hillsong] rejette l’idée que la religion puisse servir à moraliser les individus. »

À Hillsong Ottawa, la pasteure Davidson  est sans équivoque: « Nous prions pour le gouvernement, mais nous n’allons pas dire pour qui voter. Utiliser notre influence pour ça, c’est juste wrong .»

« Mais ce n’est pas tellement par convictions progressistes que ceux-ci refusent de prendre position publiquement, mais plutôt pour garder une apparence cool, pense Mme Pronovost. Hillsong cultive sa différence, attirant plus de jeunes que n’importe quelle autre congrégation évangélique. Et avoir plus de membres signifie avoir plus d’argent… »

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