Gérer ses émotions diminue l’engagement politique

Selon les chercheurs, les émotions négatives ne sont pas nécessairement synonymes d’une action politique efficace.
Photo: Alex Wong / Getty Images / AFP Selon les chercheurs, les émotions négatives ne sont pas nécessairement synonymes d’une action politique efficace.

La colère serait-elle nécessaire à l’engagement politique ? Une étude récente laisse entendre que oui. Sauf que la bête humaine a une tendance naturelle à chercher le confort, et elle cherche donc à émousser les émotions perçues comme négatives, à les cadrer…

Est-ce la colère des citoyens qui a fait perdre aux républicains de Trump des sièges à la Chambre des représentants ? Ou une certaine agilité émotive des électeurs qui leur ont permis de prendre plus de place au Sénat ? Un peu des deux, si l’on transpose aux élections américaines de mi-mandat les résultats d’une récente étude.

Partant des théories en cours sur la régulation des émotions, qui suggèrent qu’en général, chacun va chercher naturellement à estomper celles qui sont vues comme négatives, le Laboratoire de la science et de la santé affective de l’Université de Toronto a voulu en tâter les conséquences.

C’est un cercle, pas seulement vicieux, mais qui peut le devenir. Une étrange boucle psycho-humaine. Suivez le raisonnement : les émotions perçues dans notre société et en Occident comme négatives (la colère, la déception, le dégoût et autres sombres consoeurs de l’âme) peuvent aussi servir d’étincelles.

C’est sur 1552 partisans d’Hillary Clinton, déçus par l’élection de Donald Trump le 20 janvier 2017, que s’est penchée l’équipe dirigée par Brett Ford, du Département de psychologie de l’Université de Toronto, le temps de six études effectuées en deux temps.

On y voit que l’utilisation du « recadrage » — cette capacité à mettre en perspective sa vision des choses, à changer de point de vue — diminue, de manière indirecte, l’engagement politique. Que ce soit dans des formes d’action plus traditionnelles, comme la protestation, le don, le bénévolat, ou dans les manières plus novatrices, comme la prise de position sur les réseaux sociaux.

« De manière conceptuelle, peut-on lire en conclusion, quand le recadrage est utilisé dans un contexte où il serait possible d’effectuer des changements à long terme, son utilisation pour réduire les émotions négatives peut aussi réduire la motivation d’un individu à exercer un changement. »

Ici, plus les partisans de Clinton géraient aisément leurs émotions, moins ils cherchaient à s’engager dans des actions pouvant transformer leur paysage et la démocratie.

Activisme

« Il peut sembler étrange au premier coup d’oeil que des expériences émotives comme l’inquiétude ou la tristesse soient liées aux grandes actions politiques, mais il est essentiel de noter que le résultat de quelque discrète émotion négative que ce soit dépend de la cible de l’émotion », poursuit l’étude.

Ainsi, les individus préoccupés par les répercussions de leurs actions politiques étaient moins motivés à agir que ceux qui s’inquiétaient des conséquences de la présidence de Trump.

Ces premiers résultats pourraient être utiles aux activistes, croient les chercheurs, le recadrage émotif pouvant court-circuiter leurs efforts de mobilisation. Dans certains cas, tabler sur les émotions négatives pourrait être utile.

En contrepoint, l’étude rappelle que les émotions négatives ne sont pas nécessairement synonymes d’une action politique efficace puisqu’elles peuvent entraîner aussi des gestes violents, un manque de pertinence des actions.

« Ces résultats soulignent la nécessité de lier les recherches en psychologie politique avec celles en régulation des émotions, afin d’arriver à des conclusions nuancées qui permettront la création d’outils efficaces pour ceux qui veulent promouvoir une démocratie en santé. »