Le cinquantenaire de la défaite française à Diên Biên Phu - Les ralliés, oubliés de l'histoire

Déserter, trahir. Cette question, beaucoup se la sont posée lors de la guerre d'Indochine. 30 000, selon l'armée française. Albert a ainsi choisi de changer de camp et raconte la «sale guerre».

«Je ne regrette rien.» Dans son bureau, au-dessus du petit restaurant vietnamien qu'il tient dans la province française, Albert C. a déjà trouvé le titre de son manuscrit, sa future autobiographie. C'est que ce «rallié» de 77 ans, qui veut que l'on taise son nom de famille, est une forte tête.

Au moment où la France s'apprête à célébrer solennellement le cinquantenaire de la défaite et la résistance de ses soldats dans la cuvette de Diên Biên Phu, cette confession sonne comme une provocation. Car ses galons, le camarade-commandant Albert est allé les conquérir du côté de l'ennemi viêt-minh. Condamné à mort par contumace par un tribunal militaire français, il a été amnistié en 1966.

Le 7 mai 1954, à Diên Biên Phu, des soldats bien équipés furent vaincus après 56 jours de siège par une armée vietnamienne en guenilles mais dotée d'une volonté inébranlable. Cette défaite avait ouvert la voie à la fin du colonialisme en Indochine.

Lorsqu'Albert s'engage à 18 ans, en 1945, dans une armée en pleine recomposition pour partir en Indochine, c'est la fleur au fusil qu'il rejoint le régiment d'artillerie de la «colo», l'armée coloniale française. «J'étais soutien de famille et tous les jeunes s'en allaient, se souvient-il. Ça me démangeait aussi, et je me suis engagé quand la guerre était terminée en Europe. Je voulais sortir de la misère, j'espérais une autre vie.»

Albert, issu d'une famille ouvrière de cinq enfants, croit aux lendemains qui chantent, comme la plupart des Français de l'époque. Mais il change rapidement d'idée. Son frère, un résistant qui a fait les camps de Buchenwald, est furieux lorsqu'il découvre ses projets. «Tu ne pars pas en Indochine, le Vietnam a proclamé son indépendance», lui dit-il.

Il tente alors par tous les moyens d'éviter son départ pour l'Indochine. Quand il embarque, en 1947, son livret militaire est déjà bien rempli de condamnations pour désertion. Il aura pourtant cette chance, qui caractérise les destins extraordinaires, qui lui évite d'avoir à combattre, une fois rendu sur place. «À force de tenir tête à mes supérieurs, j'ai été convoqué par mon capitaine. "Savez-vous lire et écrire? À partir de maintenant, vous êtes au bureau de la batterie."»

Rencontre décisive

Sympathisant avec les villageois au cours de ses balades, Albert fait alors une rencontre dont il ignore encore l'importance: un vieil homme respecté, Bat, l'invite à prendre le thé. C'est en fait le chef des services secrets viêt-minh de Langson. Albert se confiera de plus en plus à lui, notamment après avoir assisté à une patrouille à Loc Binh, un village de la minorité tho, acquise aux Français. «À l'entrée du marché, j'étais stupéfait en voyant quatre têtes coupées et perchées sur des bambous, avec l'inscription "viêt-minh". Je fais alors part de ma réprobation à mon commandant en lui expliquant que nous agissions comme les Allemands dans leurs représailles contre des Français. "Les Thos travaillent avec nous", m'a-t-il répondu.»

Albert en parle alors à Bat: «Il m'a révélé son identité et m'a parlé des ralliés, de ces Européens qui se battaient avec eux. Je n'envisageais pas encore de déserter, mais désormais, je me baladais et je prenais quelques photos du camp. J'étais devenu un agent du renseignement.»

Albert donne des renseignements sur le moral des troupes et l'implantation des unités à Langson. Un jour pourtant, après une altercation avec un supérieur, il a peur d'être repéré. Bat, craignant qu'il ne révèle toute la filière, lui fait croire qu'un agent a été arrêté et a communiqué son nom. Il doit alors se rallier. «Je suis allé au cinéma de Langson et on a simulé un enlèvement. Rester, c'était beaucoup risquer, et je ne savais pas ce qui allait m'arriver de l'autre côté.»

Désormais, il s'appellera Ngo An, «le pacifique», et devra vivre comme le viet-minh, avec deux bols de riz par jour, à marcher pieds nus dans les rizières afin de brouiller sa piste. «Je travaillais à la réalisation de maquettes pour les attaques et j'allais le plus près possible des postes de combat pour leur proposer de cesser le combat, avec un porte-voix.» Albert entrera le 27 décembre 1950 à Lang Son sans aucun coup de feu, les Français ayant déserté la ville. «J'étais considéré comme un héros car j'étais le seul Blanc dans l'armée.»

À la radio...

C'est le moment où la France essuie sa première grande défaite, à Cao Bang, et se retire d'une partie du Tonkin, permettant au Viêt-Minh de faire jonction avec la Chine communiste. Par la suite, il n'ira plus au combat, le Viêt-minh étant assez nombreux, et s'occupera de faire la propagande en français à la radio La Voix du Vietnam. «Il fallait crier dans les appareils chinois, se rappelle-t-il. Mais à l'époque, j'avais une lésion pulmonaire et je ne pouvais pas faire toute l'émission. Heureusement, l'orchestre et sa cantatrice étaient prêts à prendre le relais.» Il s'occupera enfin d'un camp de ralliés.

Cette étiquette de déserteurs, de traîtres, colle en effet à la peau de ceux que les historiens appellent les ralliés. Selon les archives militaires, ils furent 30 000 à déserter, en majorité des supplétifs vietnamiens, mais aussi des Français, des Africains et des baroudeurs de la Légion étrangère, allemands, italiens...

Albert lui non plus ne veut pas être un oublié de l'histoire. Devenu après la guerre journaliste au Vietnam en marche, il a dû quitter son pays d'adoption lors de la dérive maoïste du régime. Aujourd'hui encore, il revendique son rôle d'objecteur de conscience, envers et contre tout. «Je n'ai pas trahi, je n'ai fait que mon devoir de Français, de communiste français. Je suis resté fidèle aux principes de mon pays et je suis fier d'avoir participé à la libération d'un peuple», affirme-t-il.

Sa fille, vietnamienne, entre dans le bureau. Danseuse étoile au ballet de Hanoï, elle a tout quitté pour le rejoindre en Occident. Le Vietnam communiste d'Albert ne lui permettait pas de vivre et, aujourd'hui, elle s'occupe du restaurant. Son frère, Michel, est mort pendant la guerre du Vietnam. Elle s'appelle France.