Rien n'est encore acquis - Vive les mariés !

Un gâteau de mariage de conjoints de même sexe a été présenté pour le Salon du mariage gai de Seattle, en avril dernier.
Photo: Agence Reuters Un gâteau de mariage de conjoints de même sexe a été présenté pour le Salon du mariage gai de Seattle, en avril dernier.

Julie Wendich et Hillary Smith doivent avoir le diable au corps pour vouloir se marier le 17 mai à Jamaica Plain, en banlieue de Boston, croit fermement Laurie Letourneau, qui se bat bec et ongles contre les mariages homosexuels autorisés par la Cour suprême du Massachusetts.

«Les gais ont tous les droits en vertu de nos lois. Ils ont le droit de se marier mais... avec le sexe opposé», rappelle, sans rire, l'activiste catholique, présidente de l'organisme Massachusetts Voices for Traditional Marriage.

Quand, le 18 novembre dernier, la plus haute instance judiciaire de l'État a tranché en faveur du same-sex marriage, Julie et Hillary ont sauté de joie avec, dans les bras, leur fille de huit ans, Annie. Le couple, qui vit ensemble depuis 1985, s'appellera Goodridge, du nom de la grand-mère d'Hillary.

Depuis la «décision historique» de la Cour suprême, Julie, mère biologique d'Annie, et Hillary sont devenues des célébrités à Boston et leurs affiches sont sur tous les murs des nombreuses organisations homosexuelles de la capitale. Harcelées par les médias, elles rappellent qu'elles se marient par amour, bien sûr, mais aussi parce que cela leur apportera des avantages juridiques, financiers et sociaux.

Dans son jugement, adopté par quatre voix contre trois, la cour avait statué que priver les homosexuels des droits liés au mariage était contraire à la Constitution de l'État, laissant 180 jours au Parlement dominé par le Parti républicain du gouverneur Mitt Romney, un mormon, pour légiférer à ce sujet.

Une société divisée

Aussitôt dit, aussitôt fait. Après plusieurs semaines de débats acrimonieux à l'intérieur des murs du State House et de guerre de pancartes à l'extérieur, le couperet est tombé le jeudi 11 mars, en toute fin d'après-midi. Les yeux de tous les Américains étaient tournés vers l'un des États les plus libéraux de l'Union, le premier à «oser» délivrer des certificats de mariage à des couples homosexuels.

À 129 voix contre 69, un amendement constitutionnel était approuvé. Il autorisait les unions civiles du même sexe, comme au Vermont voisin, mais disait non aux mariages homosexuels, qui restent toujours interdits aux États-Unis.

Selon un sondage Wall Street Journal-NBC News, 51 % des Américains sont opposés à l'autorisation du mariage pour les couples gais. Cependant, 53 % estiment que ceux-ci devraient bénéficier de formes d'union leur permettant d'obtenir les mêmes droits juridiques et financiers que les couples mariés.

Le 12 février, Gavin Newsom, le maire démocrate de San Francisco, la capitale nord-américaine de l'homosexualité, a suscité espoir et colère en autorisant les mariages des couples homosexuels. Au grand total, 3700 gais et lesbiennes se sont unis pour le meilleur et pour le pire. Moins d'un mois plus tard, les mariages en série ont abruptement pris fin. La Cour suprême de la Californie a ordonné la suspension de ces actes le 11 mars, le jour même où la législature du Massachusetts rendait son jugement à la Salomon et renvoyait tout le monde dos à dos.

La question du mariage homosexuel a pris une place de premier plan aux États-Unis. Le président George W. Bush a demandé au Congrès d'amender la Constitution pour l'interdire. Son rival démocrate John Kerry est contre un tel amendement. Mais si le sénateur du Massachusetts est en faveur des unions civiles, son opposition aux mariages gais est aussi ferme que celle de Bush.

Second vote et référendum

En coupant la poire en deux, les députés du Massachusetts ne peuvent pas pour autant empêcher le mariage de Julie et Hillary, au grand dam de Laurie Letourneau. Pourquoi? L'amendement du 11 mars n'entrera en vigueur qu'en novembre 2006 et, là encore, rien ne sera vraiment joué puisqu'un second vote devra être tenu, éventuellement suivi d'un référendum.

«D'ici là, tous les mariages célébrés seront légaux et rien n'indique pour l'instant qu'ils seront interdits dans deux ans», soutient Karen Loiwy, du Gay and Lesbian Advocates Defenders (GLAD), l'organisation qui s'est battue en Cour suprême du Massachusetts pour défendre Julie et Hillary ainsi que six autres couples homosexuels.

Tout indique donc que gais et lesbiennes défileront dès le 17 mai à la queue leu leu devant des fonctionnaires de l'État qui leur remettront un certificat de mariage à la condition qu'ils aient une preuve de résidence au Massachusetts pour éviter un éventuel raz-de-marée provenant d'autres États.

Combien seront-ils? Des centaines, des milliers? Aussi nombreux qu'à San Francisco?

«Difficile de le prédire. Il y aura sûrement affluence», a prudemment répondu Karen Loiwy lors d'un entretien téléphonique. «De tels mariages rendront la sodomie acceptable», rétorque Laurie Letourneau, la lèvre boudeuse. «Il ne s'agit que de 2 % de la population qui cherche à nous faire avaler sa conduite aberrante et nous en avons ras le bol. Nos législateurs sont une bande de poltrons», a-t-elle insisté lors d'un entretien.

«Il y a un parallèle à faire entre la lutte des homosexuels pour la reconnaissance de leurs droits, dont le mariage, et celle des droits civiques des Noirs dans les années 1950-60», a lancé Karen Loiwy.

Pour la démocrate noire Shirley Owens-Hicks, comparaison n'est pas raison. «Si les gais et les lesbiennes n'avaient pas le droit de voter ou s'ils étaient emprisonnés et battus, je me lèverais certainement pour leurs droits civiques», devait-elle déclarer au New York Times le jour où l'amendement constitutionnel a été voté.

Le combat des homosexuels américains pour le mariage s'inscrit en tout cas dans la même mouvance que la légalisation des unions interraciales ou interconfessionnelles, soutient GLAD. Ces arguments sont bien sûr réfutés par le Massachusetts Voices for Traditional Marriage de Laurie Letourneau et tous les autres groupes opposés aux mariages de couples du même sexe.

Que ferait Laurie Letourneau si elle apprenait que son fils unique de 23 ans était homosexuel? «Je lui dirais simplement que c'est contre la loi de Dieu, que je l'aimerai toujours mais que je ne participerai aucunement à une conduite dépravée. Son partenaire ne serait pas le bienvenu dans ma maison et je ne lui rendrais pas visite. Je dirais à mon fils que le coït anal est dangereux et que l'État ne doit en aucun cas cautionner une conduite aussi destructrice que l'alcool et la drogue.»

La «guerre des tranchées» pour ou contre le mariage homosexuel est bel et bien engagée aux États-Unis, et l'un des deux camps mène déjà un combat d'arrière-garde.