Redonner au réseau de la santé ses lettres de noblesse

Alice Mariette Collaboration spéciale
Pour la FIQ, le style de gestion des dernières années ne peut plus être toléré, et la ministre McCann doit avant tout mettre les professionnelles en soins au coeur des priorités.
Photo: Unsplash Pour la FIQ, le style de gestion des dernières années ne peut plus être toléré, et la ministre McCann doit avant tout mettre les professionnelles en soins au coeur des priorités.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les défis sont grands pour la nouvelle ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. « La ministre doit avant tout annoncer une vision d’investissement financier après des années de règne libéral où le réseau a été vraiment mis à mal », lance d’entrée de jeu Nancy Bédard, présidente de la FIQ.

Pour elle, le discours de Mme McCann va devoir différer de celui de l’ancien gouvernement afin de redonner ses lettres de noblesse au réseau. « Pendant des années, les seules choses que nous avons entendues étaient “coupes”, “performance”, “il n’y a plus d’argent”, “il faut revoir les façons de faire”… mais toujours sur le dos des professionnelles en soins, notamment la ligne de front », déplore-t-elle.

Priorité aux professionnelles

Pour la FIQ, le style de gestion des dernières années ne peut plus être toléré, et la ministre McCann doit avant tout mettre les professionnelles en soins au cœur des priorités. Charge de travail, heures supplémentaires obligatoires, effectif insuffisant… Autant de situations que la présidente dénonce. « Nous avons des conditions de travail insoutenables », ajoute-t-elle. Elle rappelle aussi qu’elle représente 90 % de femmes qui « se demandent chaque jour comment concilier travail, famille et parfois études ». Une charge mentale constante, dont elle estime que les professionnelles ont atteint la limite.

D’ailleurs, lors de sa tournée en mai dernier, elle a constaté que cette réalité était généralisée partout et à tout âge. « Une jeune infirmière m’a dit qu’elle voulait retourner à l’école, qu’elle ne pourrait pas réaliser son rêve de continuer en tant que professionnelle en soins, au détriment de sa santé physique et psychologique; ce n’est pas ce qu’elle attendait, elle devait prendre soin des patients, mais elle se sent comme une machine qui doit toujours éteindre des feux », relate Mme Bédard. De même pour celles qui travaillent depuis plusieurs années et qui se demandent si elles sont encore capables de tenir. « Et toutes celles qui comptent les jours pour prendre leur retraite… Il faut mettre ces professionnelles au cœur des priorités pour leur redonner les moyens de soigner », croit la présidente de la FIQ.

Loi sur les ratios

Pour la Fédération, l’autre priorité est la mise en place d’une loi sur les ratios sécuritaires professionnelles en soins-patients. Ces ratios signifient la présence d’une équipe minimale de professionnelles en soins pour un groupe de patients présentant des problèmes de santé similaires. Un minimum qui peut être revu à la hausse selon les besoins. Cette méthode, qui vient notamment de la Californie et de l’Australie, pourrait permettre aux professionnelles d’offrir de meilleurs soins tout en allégeant leur charge de travail. « Je souhaite ardemment travailler avec Mme McCann pour mettre en place les ratios et ultimement réussir avec elle à établir une loi au Québec ne permettant plus jamais de retourner où nous sommes actuellement, de retourner dans ces années difficiles. Il faut prémunir le réseau de santé publique et la population du Québec d’être à risque pour recevoir des soins de qualité et sécuritaires », défend-elle, ajoutant qu’il s’agit de la solution la plus prometteuse pour améliorer les conditions de travail des professionnelles de la santé.

Au cours de l’hiver passé, le Dr Barrette avait annoncé le lancement de 16 projets pilotes, soit un dans chacune des régions administratives du Québec. « Nous sommes en déploiement actuellement, et cela donne exactement ce que l’on avait prédit », explique Nancy Bédard, affirmant commencer à avoir des résultats concrets. « Même des membres de la direction des établissements concernés par les projets pilotes disent que, depuis que l’on a revu l’équipe de soins selon les ratios, il n’y a presque plus de congés maladie, pas d’erreurs de médicaments, pas de chutes… », illustre-t-elle.

À l’abri du corporatisme médical

En outre, Nancy Bédard souhaite que la première ligne soit à l’abri du corporatisme médical. « L’accès à la première ligne est une clé majeure pour régler plusieurs problématiques, dont celles de l’engorgement des urgences et de l’accès aux soins. J’aimerais donc que ce gouvernement ait le courage de mettre un terme à la mainmise des médecins sur la première ligne et qu’il laisse toute la place, comme en Ontario, à nos infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et à nos cliniciennes de voir des patients, de leur donner des soins, car ils n’ont pas tous besoin de consulter des médecins », explique-t-elle. L’accès à la première ligne doit donc être révisé, pour donner pleine reconnaissance de l’expertise des connaissances de professionnelles, au profit de la population.

Dans cette même lignée, elle estime que la nouvelle ministre de la Santé ne doit pas uniquement miser sur les groupes de médecine de famille (GMF) et les super-cliniques, mais aussi sur les structures telles que les CLSC. « Il faut vraiment que Mme McCann mette cela dans ses priorités, tous les services des CLSC doivent profiter à la population et non pas au privé, au méga-business financé par le réseau de santé, aux GMF, alors que finalement ce sont des médecins entrepreneurs », pense-t-elle. Par ailleurs, elle croit que, si les IPS étaient plus présentes dans les CLSC, « cela ferait des équipes multidisciplinaires extraordinaires ».

Besoin d’y croire

Lors du débat de campagne à la FIQ, Mme McCann s’était engagée à s’attaquer aux heures supplémentaires, à la surcharge de travail et au respect des ratios. « J’attends une rencontre avec elle pour partager sa vision, mais notre premier appel de courtoisie était rafraîchissant, on a le goût d’y croire, rapporte Mme Bédard. Mais nous n’en sommes pas à notre premier gouvernement qui fait des promesses et, en fin de compte, nous restons dans la douleur et la souffrance. » Elle décide toutefois de « laisser la chance au joueur », car le réseau a besoin de changements majeurs.