Si les Simpson pouvaient voter…

Donald Trump tient une photo le représentant avec Mike Tyson et une autre le représentant dans «Les Simpson». En effet, la série avait mis en scène la victoire du président américain dans un de ses épisodes.
Photo: John Minchillo Associated Press Donald Trump tient une photo le représentant avec Mike Tyson et une autre le représentant dans «Les Simpson». En effet, la série avait mis en scène la victoire du président américain dans un de ses épisodes.

Depuis maintenant 30 ans, la série Les Simpson est perçue comme un reflet de la société américaine. À l’aube des élections législatives de mi-mandat, le populaire dessin animé offre un éclairage à la fois instructif et ludique sur ce nouvel épisode de la politique américaine, polarisé autour du personnage de Donald Trump.

Pour Joan Williams, professeure au Hastings College of the Law de l’Université de Californie, la série est « emblématique » de la relation complexe qui lie l’élite américaine à la classe moyenne. Une élite qui estime qu’il est « tout à fait légitime de rire des cols bleus » — comme Homer Simpson — et « de les dépeindre comme des êtres stupides qui se complaisent dans leur médiocrité » simplement « parce que c’est ce qu’ils sont ».

Or, « la seule personne dans les dernières décennies qui a réussi à les convaincre qu’il est là pour eux et qu’il est prêt à défendre leur honneur, c’est Donald Trump », poursuit Mme Williams en entrevue au Devoir. Au moment où cette classe moyenne était « désespérément à la recherche d’attention et de respect », Donald Trump leur a offert « une dignité sociale », ce que la gauche américaine n’a jamais réussi à faire.

Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM, voit également dans Les Simpson « un microcosme de la société américaine ». Une série satirique, centrée autour d’une famille nucléaire typique, que le chercheur juge « très critique » de la société américaine. « Le dessin animé permet de dire des choses qu’on ne pourrait jamais dire dans une sitcom », explique M. Barrette. Les Simpson s’abreuvent allègrement de stéréotypes et d’hyperboles pour servir le ton caustique de l’émission, soutient-il. Le personnage d’Apu, vertement critiqué en raison des stéréotypes racistes qu’il véhicule et qui, selon la rumeur, devrait disparaître, est donc loin d’être le seul personnage caricaturé de la série.

En analysant l’émission sous une lorgnette plus politique, on découvre ainsi qu’un large éventail de types d’électeurs américains y sont représentés. Employé d’une usine nucléaire, Homer incarne l’Américain moyen, l’électeur type du Midwest, explique Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM. « Donald Trump tente de courtiser des électeurs à la Homer Simpson qui croient que le rêve américain, c’est du passé », analyse-t-il également. Selon M. Gagnon — qui diffuse à l’occasion des extraits des Simpson dans ses cours de science politique —, Bart représente l’électeur cynique, très peu intéressé par la politique. Probablement qu’il n’irait même pas voter. Lisa incarne le courant plus progressiste, notamment sur les enjeux environnementaux et sociaux. Marge, en femme au foyer, représente « la conscience et la sagesse », « la voix plus modérée de la famille » qui cherche le compromis. « Elle essaye de faire comprendre à Homer qu’il fait des erreurs [dans ses raisonnements], mais elle est moins tranchée que sa fille », soutient M. Gagnon. Le milliardaire Burns, artisan du capitalisme sauvage, serait un républicain convaincu.

Donald Trump tente de courtiser des électeurs à la Homer Simpson qui croient que le rêve américain, c’est du passé 

Impact politique

Pour Julie Dufort, enseignante de science politique au Collège André-Grasset et à l’École nationale de l’humour, les Simpson « ne sont pas juste un reflet détaché de la réalité, puisque la série participe à former l’espace social et politique ». De concert avec Frédérick Gagnon, Julie Dufort a analysé, en 2012, quatre dessins animés satiriques, dont Les Simpson, afin d’y déceler les discours politiques qui y sont véhiculés, notamment sur le thème de l’immigration. Loin d’être anodins, ces messages politiques « peuvent amener les Américains à regarder ou à comprendre autrement la politique américaine », argue-t-elle.

Les débats qui naissent à Springfield dans la bouche des petits bonshommes jaunes — et dont les épisodes ont été vus au fil des saisons par 4 à 27 millions de téléspectateurs américains — touchent les « valeurs profondes de la société américaine ». Puisque la série est réalisée en avance en Corée du Sud, l’actualité brûlante y est souvent esquivée. Ainsi, « une tuerie spécifique ne sera pas abordée, mais l’enjeu plus général des armes à feu l’est », explique Mme Dufort. Environnement, éducation, religion, immigration, racisme, homosexualité : il est difficile de trouver un enjeu social qui n’a pas résonné dans cette série, qui détient le record du plus grand nombre d’épisodes diffusés à la télévision américaine. Seules les valeurs familiales ne sont pas remises en question.

Mais bien que plusieurs courants politiques aient leur porte-étendard dans Les Simpson, diffusée sur le réseau Fox, le jupon démocrate de son créateur Matt Groening dépasse allègrement. « Au début des épisodes, c’est une représentation de la société », indique Julie Dufort. Mais plus les minutes avancent, plus une vision de la société américaine qui est « meilleure que les autres » est mise en avant. « L’humour est utilisé pour discréditer des idées politiques ou des personnages plus conservateurs », note-t-elle. « Et les messages plus progressistes sont portés par des personnages intelligents, comme celui de Lisa. »

Série engagée, irrévérencieuse et même prophétique par moments, Les Simpson ont donc un impact politique, s’entendent les experts. Mais tout comme les quantités de bière qu’Homer ingurgite, cet impact est bien difficilement quantifiable…