De la mémoire et de l'oubli

La mondialisation, aussi bien financière que culturelle, a entraîné la recrudescence de mouvements identitaires s'appuyant principalement sur la religion, la nationalité, le territoire ou la race. L'époque actuelle est donc marquée par la «relecture de ce qui s'inscrit dans la mémoire» à de nouvelles fins politiques et idéologiques. À plusieurs occasions, des sites sont recyclés en outils de propagande ou en instruments de persuasion pour des revendications identitaires.

Dans ce contexte, l'analyse de l'utilisation faite de la mémoire collective devient une question centrale de la compréhension des enjeux gravitant autour du concept d'identité culturelle.

Pour arriver à saisir ce concept, que Mme Broudehoux qualifie elle-même d'«instable et univoque», six universitaires s'interrogent sur les usages qui sont faits de certains espaces publics ainsi que sur les intérêts liés à leur préservation.

Mémoire et propagande

Partant du constat que «la mémoire est très malléable et très manipulable», Anne-Marie Broudehoux souligne qu'il faut arriver à déceler les intérêts inhérents à celle-ci. À cet égard, l'analyse que présentera l'architecte sera fort à propos: elle se propose de plonger au coeur de la controverse entourant la restauration de l'ancien palais d'été de Yuanmingyuan à Pékin.

Pour saisir la force symbolique de ce site, il faut d'abord remonter à la deuxième moitié du XIXe siècle, en 1860, à l'issue de la seconde guerre de l'opium, lorsque la France et l'Angleterre détruisirent et pillèrent le palais. Environ 80 % des structures de ce dernier furent alors incendiées. L'édifice, que Victor Hugo n'hésitait pas à qualifier de «merveille du monde», devint rapidement le symbole d'une profonde humiliation pour la population chinoise.

Au cours des années 1980, «l'État chinois, en voulant restaurer le palais, a désiré faire revivre le symbole de martyre qu'évoque ce lieu, une stratégie qui avait pour objectif de freiner ce qui pouvait provenir de la culture américaine», explique la spécialiste. La Chine aurait souhaité transformer ce symbole anticolonialiste en symbole anti-occidental

et anticapitaliste.

Mais voilà, l'objectif ne semble toujours pas atteint. «La population n'en a pas fait une lecture aussi xénophobique. Elle en a plutôt fait une lecture romantique», confie Mme Broudehoux. Ironie du sort, le site est devenu, à plusieurs égards, une attraction touristique. Dans ce cas, il s'agit même «d'une forme de contestation subtile», constate la responsable du colloque.

Le patriote Henri Julien

Pour sa part, France Saint-Jean, doctorante en histoire de l'art à l'UQAM, se penchera sur l'utilisation faite de l'image du patriote créée par Henri Julien et diffusée pour la première fois en 1916. Sa thèse porte d'ailleurs sur ce sujet. Cette figure, qui renvoie pour plusieurs personnes aux événements de 1837-1838, n'a été jusqu'à présent, selon les analyses de Mme Saint-Jean, utilisée que par des personnalités ou associations francophones du Québec.

Le cas le plus connu reste certainement celui du Front de libération du Québec (FLQ), qui l'avait adopté comme symbole lors de la crise d'octobre en 1970. Imprimée en arrière-plan du manifeste du FLQ, l'organisation en faisait une référence directe en fin de texte: «Il nous faut lutter [...] comme l'ont fait les Patriotes de 1837-1838.»

Est-ce que le recours à l'image de Henri Julien ne s'est fait qu'à des fins nationalistes? «Il faudrait avant tout arriver à circonscrire avec précision la notion de nationalisme au Québec. Le concept a évolué au fil du temps. Il n'est plus ce qu'il était dans les années 1920, 1960 et 1970. Mais une chose est certaine: la figure du patriote reste une image forte», explique la doctorante.

Toutefois, Mme Saint-Jean se refuse à poser un constat final sur l'utilisation qui en a été faite au cours du siècle dernier car, comme elle le souligne, l'étude de ce symbole n'est toujours pas terminée.

Mémoire sélective

Ainsi, les intérêts liés à la mise en valeur d'un aspect de la mémoire collective, que ce soit à des fins politiques ou idéologiques, soulèvent plusieurs interrogations. «Il faut se demander quel passé est privilégié et, du même coup, quel passé est occulté», relève Anne-Marie Broudehoux. Car la mémoire collective implique nécessairement son corollaire, l'oubli. Et c'est justement par l'oubli que s'exécutent les distorsions et les manipulations possibles.

Reprenant l'exemple de l'ancien palais d'été de Yuanmingyuan, la professeure rappelle que la restauration de l'endroit s'est nécessairement faite au détriment «des gens qui, au cours des décennies, s'y étaient installés», et cela n'est que très rarement mentionné. Comme le note la spécialiste, on estime qu'une quinzaine d'institutions ainsi que 270 familles y avaient élu domicile avant le milieu des années 1970. Sur ce nombre, des dizaines de familles furent évacuées au cours des années 1980, preuve que «la mémoire comporte toujours une part d'oubli», avance la responsable du colloque.

Anne-Marie Broudehoux ouvrira «Paysages construits» à 8h30 le lundi 10 mai dans la salle DS-1424.