Société - La littérature est-elle l'apanage d'une secte ?

Pierre Lepape demeure l'adepte fervent d'une croyance: «Il y a toujours des oeuvres qui aident à vivre et toujours des lecteurs qui en ont besoin.»

Le pouvoir des livres tient à ce qu'ils diffusent un message. Ce pouvoir singulier qu'ont les livres d'atteindre l'universel le dispute, depuis toujours, avec d'autres pouvoirs: ceux de la politique ou ceux de la religion. Pierre Lepape, ex-chroniqueur littéraire au Monde des livres et biographe de Diderot, de Voltaire et de Gide, a publié un essai remarquable, Le Pays de la littérature. Des Serments de Strasbourg à l'enterrement de Sartre (Seuil, 2003, 730 pages), où il se penche en profondeur, tout en clarté, sur cette question du pouvoir des écrivains.

Dans cet essai bâti en 43 chapitres brefs, il dégage une trajectoire de la littérature française. Depuis les premiers textes des Serments de Strasbourg, pour lesquels le prince invente une langue — le français —, jusqu'à l'apogée de la croyance que cette langue recèle la pensée — moment que Lepape situe à la mort de Sartre —, le mélange inséparable de fond et de forme qu'est la littérature trace un étonnant chassé-croisé entre l'homme de lettres et l'homme politique, le poète et le prince.

Passionné par la relation de l'écrivain et du monarque, devenu dirigeant, Lepape explique depuis Paris: «L'écrivain, en possédant l'usage des mots, interprète le monde en disputant au prince l'empire de son royaume. La littérature est une chaîne d'histoires qui, mises bout à bout, composent une histoire: celle des rapports entre les institutions et les hommes qui énoncent le sens des choses et du monde.»

L'immortalité par la littérature

Sur les onze siècles que Pierre Lepape a scrutés, il a pu constater que la littérature s'est toujours tenue dans le champ de mire des gens de pouvoir. Un jeu d'influences s'est exercé en va-et-vient. D'une part, la littérature a orienté les dirigeants, d'autre part ils l'ont aussi déterminée. Mais l'histoire de ces relations est tumultueuse. Si le pouvoir n'est pas toujours celui qui empêche la littérature, il sait aussi se servir d'elle ou la museler.

Du moins les choses sont-elles allées ainsi, en France, jusqu'à la mort de Sartre. Un chef d'État, Giscard D'Estaing, se rend à l'enterrement de l'écrivain hors pair. Mais cette disparition laisse l'institution littéraire sans successeur: «Il n'y a pas de Sartre vivant pour écrire de Sartre mort comme il avait pu écrire de ses pairs, de Gide, de Nizan, de Camus, de Merleau-Ponty», écrit Lepape. Depuis lors, l'essayiste dresse un constat: les hommes politiques se désintéressent de la caution que la littérature a longtemps ajoutée à leur éclat. Pourquoi? Parce que la religion française de la littérature est en crise. Parce que la parole publique a perdu de vue ce qui pourrait avoir un sens.

Y a-t-il un débat en France sur la littérature engagée, depuis que Sartre n'est plus là? La manière dont le jeu s'exécute est passionnante à observer. Il est vrai que «depuis la mort de Sartre, explique Lepape, les jeux sont brouillés. La littérature est devenue une secte». On ne sait plus quels enjeux permettraient à un écrivain de s'engager. Les grands défis de l'engagement sont maintenant dans le discours sur la littérature. Celui-ci continue de croire ce que la société française, productrice d'un haut taux de prix Nobel, a toujours demandé aux écrivains: «Donner d'un monde opaque une forme lisible.»

Le pouvoir des livres à l'ère des médias

Pierre Lepape investit la place forte à son tour. Quelle différence fait-il entre la parole du critique et celle de l'écrivain, dans la sphère publique? «Le critique a le regard collé sur l'actualité. Sans pouvoir prendre de recul, il tente de dégager des lignes de force et des perspectives dans ce qui s'écrit. L'écrivain, au contraire, a de la distance et, par la maîtrise de la langue, dans la subjectivité de son style, il pense le monde. L'écrivain est celui qui, possédant la langue, fait de cet outil un objet de conscience.»

Comment le biographe est-il devenu essayiste? «Il n'y a pas eu vraiment de démarcation, explique-t-il, hormis le fait qu'en quittant Le Monde, j'ai pris du recul. Je n'ai jamais cessé d'écrire.» Les deux activités résultent d'une grande pratique de la lecture. Il faut aussi à l'essayiste une tradition de lecture. Ainsi a-t-il préparé des fiches pour 100 chapitres consacrés à autant d'auteurs, qui auraient illustré ces relations de l'écrivain et du pouvoir. «C'était trop pour un livre. J'ai alors choisi non pas les auteurs que je préférais, mais ceux qui me permettaient de raconter une histoire. J'ai dû laisser de côté des figures pour lesquelles j'ai de l'admiration, comme Chrétien de Troyes et Molière; mais il existait déjà des ouvrages qui les présentent bien.»

En tant que chroniqueur littéraire au Monde, Lepape avait-il une ligne directrice? «Non, du moins je n'avais pas de but conscient. Mais je me suis rendu compte par la suite que j'ai toujours montré l'intensité du combat mené par les écrivains.» Son essai poursuit la même démonstration: montrer le risque de la parole prise par les écrivains et la manière dont ils fixent l'histoire dans la langue qui porte les valeurs, les représentations et les refus sociaux et intellectuels des auteurs.

Celui qui a choisi de raconter le drame des écrivains, comme un romancier choisit ses situations pour leur intensité, se tourne volontiers vers ceux dont la langue d'expression n'est pas dirigée par ce qui se fait à Paris. Pierre Lepape s'intéresse à la littérature québécoise tout comme au point de vue extérieur des auteurs comme Kundera, qui ont choisi le français pour mener leur combat.



Pierre Lepape et «Le poète et le prince: le pouvoir des livres», une conférence à la Bibliothèque nationale du Québec le mardi 11 mai

à 18 h.