Bibliothèques - Nos livres anciens, ces méconnus

Parmi les très nombreux colloques de ce congrès annuel de l'Acfas, il y en a un — le 338 — qui réunira, les 13 et 14 mai, une vingtaine de gardiens de trésors: archivistes, bibliothécaires, conservateurs de livres anciens. Ensemble, ils vont amorcer un inventaire des imprimés anciens qui sont disséminés un peu partout au Québec. Et, le cas échéant, les cataloguer, puis les faire mieux connaître, les rendre plus accessibles aux chercheurs autant qu'au grand public.

Un simple coup d'oeil aux thèmes des communications nous indique en effet qu'au Québec, les livres imprimés avant le XVIIIe siècle — et notamment les incunables, qui datent d'avant 1500 — sont plus nombreux qu'on ne le croyait. Il s'en trouve dans les fonds d'archives municipales, dans les bibliothèques de couvents, de collèges, et, bien sûr, d'universités. Et il reste beaucoup à faire, ne serait-ce que pour répertorier cette richesse de notre patrimoine.

Laval et les manuels scolaires

James Lambert, qui est archiviste à l'Université Laval, en sait quelque chose. Il a jusqu'ici retracé quelques incunables de même qu'une trentaine d'ouvrages des XVIe et XVIIe siècles dans les diverses collections de l'université. «Ce sont, pour la plupart, des livres de théologie et de philosophie, comme on s'y serait attendu: on sait que Laval a été fondée en 1852 par des clercs.»

On sait également que cette université était une émanation du Séminaire de Québec, fondé en 1663 par Mgr de Laval. Au départ, le Séminaire avait mis à la disposition de la jeune université ses quelque 15 000 volumes et, jusqu'en 1964, les deux établissements avaient une bibliothèque commune.

«Depuis, Laval a son propre fonds de livres anciens. Nous pouvons nous enorgueillir notamment de posséder la plus importante collection de manuels scolaires au Canada, qui datent d'avant 1960. Il s'agit pour l'essentiel de livres publiés au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle.»

Quant au fonds ancien du Séminaire de Québec, «il est sûrement très riche, estime James Lambert. Je suis en communication étroite avec les gens du Séminaire et j'aurai bientôt un aperçu des trésors qu'ils possèdent.»

McGill et le droit français

L'université McGill a elle aussi ses trésors sur papier. Parmi eux, la collection Wainwright, qui réunit un millier de volumes sur le droit coutumier français, ou droit de l'Ancien Régime, qui fut remplacé par le Code civil de Napoléon au début du XIXe siècle. Bernard Boyer, qui est le conservateur de cette collection, va la présenter avec fierté au colloque de l'Acfas.

«C'est peut-être la collection la plus complète, réunie en un seul lieu, de livres sur le droit de l'Ancien Régime français. Les plus anciens datent du XVIIe siècle, mais leur contenu remonte à bien plus loin dans le passé, jusqu'au Ve siècle, à l'époque du roi Clovis.» Mais comment s'est-elle retrouvée à McGill? «Elle appartenait à François-Olivier Martin, un historien du droit, qui a enseigné à l'Université de Poitiers. En 1958, elle a été acquise par M. Wainwright, un avocat montréalais qui a également été professeur de droit à McGill. D'où le nom de la collection.»

Ces livres sont dans un très bon état de conservation, selon Bernard Boyer, «parce qu'ils n'ont pas eu à subir, au fil des années, les très grands écarts de température que nous connaissons au Québec; ceux-ci sont les ennemis les plus redoutables des livres anciens. Les reliures de cuir et le papier des Wainwright ont donc encore leur beauté d'origine.»

Le grand public pourra s'en rendre compte puisque plusieurs de ces livres sont actuellement exposés dans la bibliothèque de la faculté de droit de l'université. «Nous soulignons ainsi un double anniversaire: le 200e du Code civil français et le 10e du même Code, version québécoise. Détail intéressant: nous nous sommes efforcés de rendre cette exposition aussi conviviale que possible en accompagnant les livres de légendes compréhensibles pour le commun des mortels. Car on sait que les juristes, toutes époques confondues, ont tendance à utiliser un langage abscons...» L'exposition en cours sera ensuite présentée, dans quelques semaines, à la bibliothèque de la faculté des sciences sociales de McGill.

Livres publics

Qui consulte ces livres? «Ce sont pour la plupart des étudiants et des chercheurs qui s'intéressent à l'histoire du droit, bien entendu. Des Québécois surtout, mais également des Européens, à l'occasion. Ces ouvrages constituent une référence précieuse, surtout depuis qu'une entreprise québécoise a eu la bonne idée de numériser les divers jugements de Cour rendus à l'époque de la Nouvelle-France. On peut donc les consulter sur cédérom, puis les confronter aux textes de la collection Wainwright et ainsi voir comment les lois étaient appliquées.»

La numérisation de ces livres anciens, elle, n'est pas prévue dans un avenir rapproché. «Ceux que nous possédons à l'Université Laval sont déjà sur microfilms, ce qui les rend faciles à consulter», assure James Lambert. Même situation à McGill: selon Bernard Boyer, «il serait évidemment intéressant de numériser les Wainwright, mais nous avons d'autres priorités dans l'immédiat. Et comme le droit coutumier français est un domaine plutôt spécialisé, on ne peut s'attendre à ce que ce soit étudié par un très vaste public.»

Lors de ce colloque-atelier dont le responsable est Michel Dewaele, de l'Université Laval, il sera également question de la bibliothèque des Jésuites qui se trouve au collège Jean-de-Brébeuf, et de livres anglais — du XVIe siècle — des collections Baby et Melzack que possède l'Université de Montréal. Et les participants échangeront leurs réflexions sur l'histoire du livre, rt sur les histoires particulières de certains nos livres anciens. Ces spécialistes sont en quelque sorte les gardiens de certains de nos trésors, avons-nous dit. Et ils en cherchent d'autres, oubliés ou méconnus.

James Lambert, Bernard Boyer et «Les collections universitaires» le vendredi 14 mai, à 10h45 et 11h15 dans la salle DS-1520.