George W. Bush - Une présidence sous le signe de la foi

Le discours politique soutenu par des références religieuses constitue un mode opératoire d'usage courant sur la scène publique. George W. Bush ne déroge pas à cette pratique. Cependant, plus qu'un exercice rhétorique, le président américain y soumet les affaires de l'État. Marc Nadeau, doctorant en théologie à l'Université de Sherbrooke, présente non seulement un homme de convictions, mais également un homme politique qui entend les mettre en oeuvre.

Tout à sa passion, Marc Nadeau, à la suite d'une maîtrise en histoire, consacre son travail de doctorat à la politique américaine. Il a toutefois choisi de l'exposer à une lecture particulière par le biais de la théologie. «La sphère religieuse n'est jamais éloignée de l'espace public car c'est un aspect inhérent à chaque individu», explique-t-il. En effet, outre le très célèbre «God bless America», de nombreux présidents ont agrémenté leurs discours politiques de citations bibliques. Cependant, ce recours à la tradition sacrée atteint une amplitude sans précédent chez George W. Bush. Dans une société orientée vers le rationalisme et le désenchantement religieux, non seulement exprime-t-il haut et fort sa foi, tout en l'utilisant sur le plan discursif, mais il lui octroie également un pouvoir d'action. «Il se situe dans une trajectoire historique. Il se distingue en corroborant ses convictions par des actions.» Ainsi, par exemple, dès son investiture, il proclame par décret une journée nationale de prière, plaçant de la sorte son mandat sous le signe de la foi.

L'enracinement de George W. Bush dans le religieux dépasse également la relation politico-électorale à laquelle certains analystes voudraient la réduire. Cette orientation lui permet certes d'obtenir la faveur de la droite chrétienne, mais au détriment du reste de l'électorat. Il n'est pas homme à administrer un pays sous la gouverne des sondages. Il agit en fonction de ce qu'il estime être son devoir. «Il adhère profondément aux valeurs chrétiennes. Ainsi, son opposition à l'avortement n'est pas de mise seulement en public: il y croit.» Il supprime par conséquent, grâce à son deuxième décret, le 23 janvier 2001, les subventions fédérales aux organismes étrangers favorables à l'avortement. De nombreuses situations peuvent être relevées au fil du temps. «Lors d'une entrevue sur les ondes de la CBC, Bob Woodward confiait avoir demandé au président s'il avait consulté son père concernant la guerre menée en Irak. Il lui répondit par la négative, mais affirma avoir sollicité conseil auprès de son Père céleste.» Les exemples pourraient se succéder indéfiniment.

Mise au ban de la sexualité

Marc Nadeau appuie son analyse sur trois dossiers précis qui sont révélateurs de l'activisme religieux du président. Il prend ainsi à témoin le plan d'urgence pour la lutte contre le sida et le programme de promotion de l'abstinence sexuelle, tous deux mis en pratique grâce à la participation, entre autres, des «faith-based organizations», soit des organisations qui s'inspirent de la foi, tels des groupes religieux, des églises, des organismes de charité. «Fait intéressant, souligne Marc Nadeau, lors de l'annonce du plan de lutte contre le sida, George W. Bush cite le bon samaritain, soit le devoir d'aider les gens.» Derrière le discours, point de lettre morte. Un budget quinquennal de 15 milliards est octroyé à ce programme centré sur les pays d'Afrique et des Caraïbes. La philosophie retenue s'inspire du programme ougandais ABC, trois lettres traduisibles par abstinence, fidélité et préservatifs. «Si un programme de prévention du sida existait déjà auparavant, la lutte s'instaure désormais sur le terrain en recourant aux "faith-based organizations".» Or, le fait de subventionner des églises pour des activités sociales est perçu par certains comme étant en rupture avec la traditionnelle non-ingérence de l'État américain dans la vie religieuse. De plus, si le fait de baser l'action préventive sur l'abstinence et la fidélité concorde avec l'idéologie chrétienne, cela semble être nettement insuffisant et manquer d'à-propos au regard de la pandémie engendrée par le VIH.

Le programme de promotion de l'abstinence sexuelle, doté quant à lui d'un budget de près de 73 millions pour l'année 2004, provoque également une levée de boucliers. L'abstinence est présentée comme la solution sine qua non pour éviter les maladies sexuellement transmissibles, le sida et les grossesses précoces. Des programmes valorisant l'abstinence avaient déjà eu cours, notamment sous le mandat de Bill Clinton. «Cependant, la notion soutenant que toute activité sexuelle en dehors du mariage entraîne, potentiellement, des conséquences néfastes sur les plans psychologique et physique est soulignée.» L'application des critères établis est beaucoup plus stricte et restrictive. L'administration Bush entend non seulement prévenir le sida et autres problèmes chez les adolescents, mais surtout impulser un virage social. Par son approche monolithique, elle balaie négligemment du revers de la main tout autre type de prévention, telles des campagnes de sensibilisation sur l'usage des préservatifs. Si les résolutions du gouvernement Bush sont certes en harmonie avec le modus operandi chrétien, il est néanmoins loisible de s'interroger sur leur adéquation aux réalités sociales.

L'État soutient la mission religieuse

Outre l'instauration de ces deux programmes, la participation des «faith-based organizations» retient particulièrement l'attention de Marc Nadeau. Ces divers organismes représentent une force d'action conséquente. «Déjà présentes, elles ont acquis une bonne connaissance du terrain et possèdent une expertise certaine.» Mais au-delà d'un partenariat visant à optimiser les ressources disponibles, George W. Bush, par ce type de décision, réalimente le débat de la séparation de l'Église et de l'État. Il empiète également sur les droits civils quand, en juillet 2003, il annonce son appui à un projet de loi qui octroiera aux organisations religieuses bénéficiant de financements fédéraux une autonomie en matière d'embauche. En effet, les droits civils ne permettent pas que soient retenus parmi les critères d'employabilité la religion, la race, le genre, la couleur et l'origine. Or, l'action soutenue par Bush repose sur trois piliers: toute discrimination envers les populations qui vont bénéficier des services de ces organismes est interdite; un principe de transparence est également exigé, les fonds fédéraux versés étant destinés aux fins sociales prévues par le programme et non à des activités religieuses; enfin, «les organisations qui s'inspirent de la foi dans leurs actions doivent pouvoir conserver le droit d'embaucher ceux et celles qui sont le plus susceptibles de promouvoir leurs missions et objectifs».

Sans velléité discriminatoire, cette orientation offre la possibilité à ces organismes de travailler avec des personnes partageant la même communauté d'idées et qui sont donc susceptibles d'offrir un engagement du même ordre lors du travail de terrain. L'importance du fait religieux est ainsi reconnue politiquement. Une protection est accordée aux «faith-based organizations» afin de préserver leur entité, leur identité.

La direction empruntée par l'administration Bush est novatrice. Dans une société qui s'efforce de faire taire les critères distinctifs au profit d'une approche d'ouverture, le pouvoir est donné à la sphère religieuse de mettre en place des carcans idéologiques. Aussi, George W. Bush ne se présente pas uniquement comme un président religieux en son for intérieur, dans ses pensées, mais également dans ses actions. Au risque d'être décrié, il n'accepte aucun compromis sur ce qu'il est et sur ses croyances. Les mots, la rhétorique sont dépassés. Il compose avec les valeurs religieuses, les respecte, les promeut et utilise les infrastructures pour établir un partenariat avec l'État, comme on peut le constater dans les dossiers de l'abstinence et de la lutte contre le sida.

Marc Nadeau présentera «George W. Bush: un président religieux» le lundi le 10 mai à 16h40 dans la salle DS-3375.