Clivage en vue à la Fédération des femmes du Québec

La Fédération des femmes du Québec souhaite «pousser son approche féministe» plus loin en adoptant une position sur l’industrie du sexe qui est «sans jugement».
Photo: Getty Images La Fédération des femmes du Québec souhaite «pousser son approche féministe» plus loin en adoptant une position sur l’industrie du sexe qui est «sans jugement».

Déjà affaiblie par plusieurs défections survenues ces dernières années, la Fédération des femmes du Québec est à un tournant de son histoire. Réunies en assemblée générale extraordinaire dimanche, les membres de la FFQ seront appelées à se prononcer sur deux positions polarisantes traitant du voile islamique et de l’industrie du sexe, des débats qui pourraient mener à de nouvelles fractures au sein de l’organisation.

En entrevue au Devoir, la présidente de la FFQ, Gabrielle Bouchard, reconnaît que ces deux débats risquent d’être houleux et que quelques maillons pourraient quitter l’organisation. « C’est une conversation qui va être difficile parce que ce sont deux enjeux qui viennent nous chercher dans notre fond, soutient Mme Bouchard. C’est dur de franchir ce pas vers le non-jugement. […] Mais si des femmes claquent la porte parce qu’on décide de soutenir toutes les femmes, alors on a une divergence au niveau de l’approche de notre féminisme. »

Déjà, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) menace de se désaffilier si la proposition sur l’industrie du sexe est adoptée. Jusqu’à maintenant, la FFQ s’était abstenue de prendre position sur la question de la prostitution, notamment en raison de l’absence de consensus dans le mouvement féministe sur cet enjeu.

La proposition soumise par le conseil d’administration vise notamment à prendre acte du choix fait par certaines femmes de travailler dans l’industrie du sexe. La FFQ veut « reconnaître l’agentivité des femmes dans l’industrie du sexe, incluant le consentement à leurs activités ». L’agentivité est décrite comme étant la capacité pour une personne d’agir.

« Pour nous, il n’est pas question d’être membre d’une fédération pro-travail du sexe », tranche Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire à la CLES, qui rappelle que l’effectif de la FFQ s’était déjà effrité en janvier lorsque la Fédération avait dénoncé publiquement la fermeture de salons de massage érotiques à Laval.

« La FFQ semble oublier que l’âge moyen d’entrée dans l’industrie du sexe au Canada est de 14 ans », lance Mme Sully, visiblement indignée. La FFQ erre en s’accrochant à « des concepts et des théories » qui ne sont pas ancrés dans le réel, estime-t-elle. « On comprend qu’une petite minorité pourrait considérer que c’est un travail. Mais avant de parler de ça, est-ce qu’on pourrait parler du fait que les femmes ont le droit de ne pas être prostituées pour survivre ? » s’insurge-t-elle.

 C’est une conversation qui va être difficile parce que ce sont deux enjeux qui viennent nous chercher dans notre fond

 

L’approche intersectionnelle

De son côté, Gabrielle Bouchard fait valoir que la Fédération souhaite « pousser son approche féministe » plus loin en adoptant une position sur l’industrie du sexe qui est « sans jugement ». Une vision qui épouse l’approche intersectionnelle préconisée par la FFQ depuis 2016. Une approche qui fait en sorte que les outils de référence et les barèmes sont désormais calqués sur les réalités des femmes marginalisées.

« On s’est engagées dans un changement de culture. On fait notre féminisme de manière différente de ce qui a été fait par le passé. Chaque transformation demande un temps d’ajustement, ça se fait toujours avec un peu de turbulences », tempère Mme Bouchard.

Toujours dans cet objectif d’être en communion avec l’approche intersectionnelle, le CA de la FFQ souhaite renforcer sa position sur le port du voile islamique. Plusieurs craignent toutefois de revivre le débat douloureux qui avait déchiré la Fédération en 2009. La FFQ s’était alors opposée à l’interdiction de signes religieux pour les fonctionnaires, à l’exception de ceux et celles travaillant en position d’autorité. Certaines voix dissidentes, s’opposant au port du voile islamique, avaient ultérieurement quitté la FFQ pour créer l’organisme Pour le droit des femmes du Québec (PDF Québec).

Dimanche, le CA de la FFQ proposera de « soutenir les femmes musulmanes portant ou non un voile dans leur choix de carrière, quelle que soit la sphère d’activités ». Gabrielle Bouchard explique que la FFQ ne veut pas « faire partie de la structure qui va empêcher [les femmes voilées] d’avancer […] même si on a une incompréhension ou si on n’est pas d’accord ».

Samira Laouni, présidente et fondatrice de l’organisme Communication pour l’ouverture et le rapprochement interculturel (COR) et ancienne membre du CA de la FFQ, qui porte elle-même le hidjab, dit toutefois nager en pleine incompréhension. « Pourquoi rouvrir ce dossier qui était déjà réglé ? » demande-t-elle.

« Pour moi, relancer ces débats-là, c’est chercher encore plus de chicanes. Il y a tellement de sujets sur lesquels on peut travailler avec des consensus pour faire avancer la cause féminine plutôt que d’aller [jouer] encore dans les mêmes noeuds qui ont toujours été problématiques dans le mouvement féministe », dit-elle, citant au détour les dossiers de l’équité salariale et de la violence faite aux femmes.

« On sent qu’il y a vraiment une intransigeance qui s’intensifie » à la FFQ, indique pour sa part Jennie-Laure Sully. « Il y a une tentative d’imposer une certaine perspective idéologique […] », dénonce-t-elle. Dimanche, un féminisme plus individuel propulsé par la logique intersectionnelle pourrait ainsi une nouvelle fois entrer en collision avec une vision plus collective de la mouvance féministe.

10 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 26 octobre 2018 06 h 43

    Donner des légumes à un crocodile ne le rendra pas végétarien


    Je cite l'article : Gabrielle Bouchard explique que la FFQ ne veut pas « faire partie de la structure qui va empêcher [les femmes voilées] d’avancer […] même si on a une incompréhension ou si on n’est pas d’accord ».

    Décidément, madame Bouchard est le courage incarné.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 26 octobre 2018 09 h 30

      La FFQ s'agenouille devant le patriarcat!
      J'espère que votre propos est ironique M. Lacoursière, car je ne vois aucun courage dans la proposition d edécriminaliser la prostitution, mais bel et bien un recul. Un énorme recul pour les femmes!
      Claudine Legardier affirme dans une entrevue: «Comme on n’impose pas un acte sexuel par la violence, on ne l’impose pas non plus par l’argent, forme de violence économique et sociale.»
      Mais Gabrielle Bouchard et les membres de la FFQ dont Sandra Wesley, représentante de Stella comme administratrice, ont une approche néolibérale du féminisme. Leur très comique «agentivité» ici est en complète contradiction avec les études et recherches qui soulignent: 1) l'entrée dans la prostitution dès 13-14 ans 2) le nombre impressionnant (environ 80%) des femmes qu'on prostitue qui ont été abusées jeunes 4) de la pauvreté que plusieurs vivent (donc pour l'«agentivité» on repassera!) 5) du taux élevé de personnes autochtones et racisées qui sont prostituées (là la FFQ vient d'éloigner complètement une des sections de son analyse intersectionnelle!).5) et du fait que plus de 80% veulent sorir de ce système.
      En Suède où les prostitueurs sont criminalisés depuis 1999, une journaliste et féministe, Katja Ekman affirme que la prostitution n'est pratiquement plus un enjeu pour les féministes. Même les Suédois trouvent que prostituer une femme n'a aucun bon sens.
      D'ailleurs, cette proposition de décriminaliser la prostitution était d'ailleurs sur le tapis à la dernière rencontre des membres de la FFQ mais trop de membres étaient contre. On a vu par ailleurs sur les réseaux sociaux, cet été, un appel à «loader» l'AG cet automne afin que la proposition soit acceptée!
      La FFQ s'agenouille devant le patriarcat! Comme elle le fait depuis quelques années en divisant les femmes!

    • Christiane Gervais - Abonnée 26 octobre 2018 09 h 43

      A vouloir représenter tout le monde, inclure la moindre marginalité dans sa fédération, la FFQ ne représente plus que des groupuscules en guerre bien souvent les uns contre les autres, mais en aucun cas les femmes du Québec en ce qu'elles ont en commun.

      Il est plus que temps que l'on cesse de subventionner un tel organisme qui fait plus de mal que de bien à la cause de l'égalité des femmes entre elles et des femmes et des hommes dans notre société.

    • André Joyal - Abonné 26 octobre 2018 10 h 31

      Mme St-Amour! Bien sûr que M. Lacoursière se veut ironique: relizez le titre de son commentaire.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 octobre 2018 08 h 32

    Gabrielle Bouchard

    1) fait dans l'angélisme (pour être polie) "...en adoptant une position... sur l'industrie du sexe.. qui est sans jugement"...C'est, de l'hypocrisie, de la duplicité, que d'avancer de tels propos. C'est comme le politicien qui "parle des deux côtés de la bouche" ...simultanément...en même temps.
    2) n'a pas à soutenir ..."les personnes qui portent le voile... ou non" dans leurs quêtes pour un travail. Mais de participer à l'élaboration de mesures pour aider "les femmes"... en général... sans tomber dans le piège et le cercle vicieux du prosélytisme religieux.

    La FFQ est noyautée par des "sectes" religieuses?! Ces "lobbies", que sont ces "sectes", font autant dommage à la cause féminine que le machisme (idéologie de la suprématie du mâle).!

    L'alternative...:
    Le PDF Québec (acronyme de) POUR les DROITS des FEMMES du Québec
    Je vous invite donc à consulter le site www.pdfquebec.org/plateforme.php
    Fort bien faite et détaillée... cette plateforme.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 26 octobre 2018 09 h 40

      La FFQ ne protège plus les droits des femmes!
      Je lis cette entrevue de Claudine Legardinier sur Alternative Libertaire ou elle répond à une question sur l'organisme Médecins du monde qui promeut la décriminalisation de la prostitution (comme Amnistie international d'ailleurs, que je boycotte depuis août 2015) et elle dit;

      «Dans les pays qui ont légalisé la prostitution et le proxénétisme, la violence est croissante en raison d’une concurrence accrue. Est-ce un chemin à suivre ? La loi française fait le pari inverse. Avec les difficultés de toute loi, au moins à court terme. La fin de l’esclavage a pu fragiliser d’anciens esclaves. Fallait-il renoncer à abolir l’esclavage ?

      L’important, c’est qu’en dépénalisant les personnes prostituées, la loi renforce leur possibilité de porter plainte puisqu’elles ne sont plus poursuivies. C’est une immense avancée. Mais tout est bon aux adversaires pour avoir la peau d’une loi qui ose pour la première fois mettre en cause les « clients ». Où étaient ceux qui crient si fort aujourd’hui lors des meurtres des dernières décennies quand ces derniers avaient tous les droits ? Le milieu de la prostitution est d’une violence sans nom. Depuis toujours, pas depuis deux ans ! Il a toujours été le lieu de la précarité, des insultes, des agressions, des humiliations et même des meurtres. Nous en tenons le terrible catalogue dans notre rubrique Témoignanes sur Prostitutionetsociete.fr.»

      Et je peux vous dire que c'est témoignages sont criants de douleur!

  • Denis Langlois - Abonné 26 octobre 2018 11 h 48

    Suggestion concernant le débat sur les "accommodements"

    "Quand les pouvoirs s'emmêlent"... un film à l'affiche présentement, qui donne la parole à des féministes de Tunisie, de France, des États-Unis et du Québec. Quel rôle la religion a-t-elle joué, et joue-t-elle encore, dans l'espace civique et politique de ces pays à l'encontre de l'égalité réelle des femmes? Quelle que soit la religion ou secte religieuse, est-ce un problème d'accomodement ou bien de séparation claire et nette entre deux pouvoirs antinomiques?
    Denis Langlois, abonné

  • Siri Tobahc - Inscrite 26 octobre 2018 12 h 13

    Provenance des statistiques?

    Mme Sully, en tout respect, pourrions-nous obtenir un lien nous permettant d'accéder aux statistiques stipulant que l’âge moyen d’entrée dans l’industrie du sexe au Canada est de 14 ans? Ne sommes-nous pas en train de brouiller les cartes?

    Bien que les secteurs du travail du sexe dit «de rue» et les réseaux de prostitution juvénile ne demandent aucunement de carte d'identité prouvant l'âge des TDS, les agences d'escortes, salons de massages et bars de danseuses ont des politiques très strictes concernant l'âge des TDS, devant prouver qu'elles sont majeures. Ces établissements sont nombreux et font travailler beaucoup de TDS. Il devient donc surprenant qu'elles aient majoritairement débuté leurs activités en tant que mineures et indépendantes.

  • Ghislaine Gendron - Abonné 26 octobre 2018 12 h 33

    Petites mises au point sur l'article

    Ce n'est pas en 2009, mais en 2013 que des membres dissidentes ont quitté la FFQ pour former PDF Québec, suite aux États Généraux de la FFQ en 2012.

    Et ce n'est pas non plus "à cause du port du voile Islamique", comme il est suggéré dans cet article, mais pour l'ensemble de l'oeuvre, incluant la tiédeur de ses positions concernant le dossier de la prostitution, de la laïcité de l’État (traduit dans l'article par « le voile islamique ce qui est un peu court car la laïcité inclut tous les symboles religieux…) et de son analyse et application de l’approche intersectionnelle. Car, si la FFQ était conséquente avec l’approche intersectionnelle, dont elle se réclame, elle devrait sans équivoque se positionner contre la prostitution, entendu que la vaste majorité des femmes qui la subissent sont des femmes autochtones, des femmes migrantes et des femmes issues de milieux pauvres (ce que la FFQ appelle « femmes marginalisées » ) .

    Nous sommes de nombreuses femmes à ne plus se sentir représentées par les positions endossées par le FFQ, incluant la précédente présidente démissionnaire , Mme Mélanie Sarazin (2017) , qui l'a confirmé dans le bulletin des membres du 03 mai 2017 en invoquant : "Mes valeurs comme personne et comme féministe ne se retrouvent plus dans les valeurs organisationnelles de la FFQ" .

    Elle n’est pas la seule.