La page féminine du «Devoir», le porte-étendard de la libération des femmes

Renée Rowan est la première femme journaliste à Montréal à la fin des années 1940 à être exclusivement attitrée à la section générale d’un grand quotidien.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Renée Rowan est la première femme journaliste à Montréal à la fin des années 1940 à être exclusivement attitrée à la section générale d’un grand quotidien.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Les revendications pour une présence accrue des femmes dans les médias ne datent pas d’hier. Avant même que le mouvement féministe des années 1970 intègre les médias à ses terrains de lutte, une génération de femmes utilise la page féminine du Devoir pour lancer ce type de réflexion. Ces femmes n’hésitent pas à revendiquer une mise en valeur des articles signés par les femmes ou portant sur leurs préoccupations qui, dans les deux cas, sortent rarement des frontières de la section féminine de ce quotidien. En cela, la page féminine du Devoir et ses journalistes sont des actrices de premier ordre, pourtant oubliées, dans l’histoire de cette lutte, à qui il convient de redonner la parole.

Les débuts

Photo: Andréanne Thériault Marilou Tanguay

Lors du passage de la presse d’opinion au journalisme d’information au début du XXe siècle, les propriétaires des journaux sont amenés à diversifier leur contenu afin de rejoindre un plus large lectorat. C’est dans ce contexte — pour rejoindre, croit-on, le lectorat féminin — que la page féminine est lancée à l’automne 1911.

Publiée une fois par semaine à sesdébuts, « Notre page féminine » abordeplusieurs thèmes, dont la décoration, la mode, la cuisine, l’éducation des femmes et les questions relatives à la maternité. Y sont également publiées toutes les semaines, au grand plaisir des lectrices, des lettres de la journaliste Henriette Dessaulles dans une chronique de graphologie intitulée « Lettre de Fadette ». Dirigée par Jeanne de Métivier, la page devient quotidienne en 1928.

Le 4 avril 1955, la section féminine change de nom pour devenir « La femme au foyer et dans le monde ». À cette époque, la direction de la page féminine est assurée par Germaine Bernier, journaliste qui écrira au Devoir jusque dans les années 1970.

Un tournant

 
Photo: Jerry Donati Le Devoir Solange Chalvin n’hésite pas à exhiber le sexisme présent dans le marché du travail dans plusieurs de ses articles.

L’arrivée de Solange Chalvin à la direction de la page féminine du Devoir, le 2 mars 1963, marque un tournant pour cette rubrique, qui est renommée « L’univers féminin ». Dans sa première chronique, Chalvin souligne que la page féminine constitue un certain confinement des préoccupations des femmes : « Nous discuterons ces problèmes, nous nous poserons ces questions à l’intérieur de la page féminine, puisque les hommes en ont décrété ainsi ; tout journal qui se respecte comprend une page féminine autonome. »

Constatant un intérêt pour l’alimentation et la consommation, la journaliste Renée Rowan intègre la page dès le 7 mars avec une chronique intitulée « Le panier à provisions ». Fait intéressant, Rowan est la première femme journaliste à Montréal à la fin des années 1940 à être exclusivement attitrée à la section générale d’un grand quotidien. Après un congé de maternité, elle revient au quotidien et sera principalement attitrée à la section féminine, jusqu’à son abolition.

Cette journaliste aura une importance majeure dans la promotion des dossiers féminins et féministes au Devoir. Elle en fera son cheval de bataille jusque dans les années 1990, moment où elle cesse sa carrière au journal.

Il faut dire que, durant cette période, les femmes qui écrivaient surtout dans les pages féminines commencent à revendiquer la transformation du contenu de ces pages pour qu’il soit davantage adapté aux réalités de leurs lectrices.

Solange Chalvin et Renée Rowan intègrent la page féminine du Devoir à cette tendance. Pour les journalistes, si la page féminine doit continuer de traiter des thèmes traditionnellement associés aux femmes, comme la mode et la cuisine, il est manifeste qu’elle doit également devenir une plateforme de premier choix pour la diffusion des enjeux liés à la condition des femmes dans la société.

Les propos de Chalvin, toujours dans son premier texte, ne sauraient être plus éloquents : « Bien sûr nous parlerons mode, beauté, cuisine, soins médicaux, même si ces messieurs ne sont intéressés que par les résultats de notre conversation, c’est-à-dire dévorer un repas en compagnie d’une femme soignée et bien mise, agréable à regarder. Mais nous nous réunirons aussi autour d’une table pour discuter de notre statut […]. Tant que le statut de la femme ne sera pas mieux défini, nous assumons collectivement la responsabilité de veiller à améliorer les conditions de vie des autres femmes. »

Dans les années suivantes, à l’aide de plusieurs collaboratrices, les journalistes respecteront leur promesse puisque la page féminine se fera effectivement le porte-étendard de la libération des femmes. Elle prendra le nom de « Condition féminine » en juillet 1967, puis de « Famille et Société » en mars 1970, afin de refléter l’évolution des sujets traités dans la page féminine.

Le travail et la politique

L’intégration des femmes en politique ainsi que dans les domaines du travail et de l’éducation est l’un des thèmes récurrents de la page féminine. L’attention conférée à ces questions n’étonne pas, compte tenu des propos de Solange Chalvin qui affirmait, dans son premier texte, qu’il fallait travailler à « la libération économique des femmes ».

Pour les journalistes, le travail est un domaine où les inégalités s’expriment avec force, comme en témoigne l’espace important accordé aux revendications des femmes qui veulent intégrer le marché de l’emploi. Solange Chalvin n’hésite d’ailleurs pas à exhiber le sexisme présent dans celui-ci dans plusieurs de ses articles.

Dans un texte où elle souligne le succès de Réjane Colas, première femme juge nommée à la Cour supérieure du Québec, Solange Chalvin estime que le fait qu’il faut dire « Madame le Juge », témoigne d’un problème qui ajoute au sentiment d’exclusion des femmes dans la profession. Cette réflexion n’est certainement pas sans rappeler les débats sur la question que l’on connaît toujours aujourd’hui.

La page féminine n’hésite pas à mettre en avant les luttes pour l’intégration des femmes en politique, dimension oblitérée dans la section générale du quotidien. Dans une entrevue de Claire Kirkland-Casgrain accordée à la Fédération des femmes du Québec que publie la page féminine en mai 1970, la seule femme députée de l’Assemblée nationale incite ses cocitoyennes à s’impliquer en politique, tout en mentionnant au passage l’attitude sexiste des hommes envers elles.

Par ailleurs, elle déplore le double standard qui induit qu’« une femme pour réussir dans ce métier doit donner dix fois plus de travail qu’un homme », ajoutant un peu plus loin que « les mêmes choses dites en politique par un homme ou une femme ne sont pas interprétées de la même manière ».

L’avortement

La question du contrôle du corps féminin, surtout à travers l’avortement, est également un sujet qui est traité abondamment par Le Devoir dès les années 1960. Si la section générale du quotidien comporte surtout des articles qui visent à polariser l’opinion publique sur le sujet, il est manifeste que les journalistes de la page féminine se donnent plutôt pour mission d’informer les lectrices sur le sujet plutôt que de reconduire la dialectique du « pour » ou « contre ».

Les situations de vulnérabilité que connaissent les femmes face aux grossesses non désirées sont mises en lumière dans la page féminine. Par exemple, dans ses articles, Renée Rowan met fréquemment en exergue le besoin de créer des organismes qui pourraient fournir le soutien d’une équipe de spécialistes aux femmes vivant des grossesses non planifiées.

La fin

La page féminine est sabordée le 27 février 1971. Pour Solange Chalvin et Renée Rowan, il s’agit d’un geste en toute cohérence avec la mission de la page féminine, soit celle de porter davantage les préoccupations politiques et les luttes collectives des femmes dans l’espace public. En effet, pour citer les propos de Renée Rowan : « Pourquoi une page féminine alors que les femmes s’intéressent aux mêmesproblèmes que les hommes ? » Les journalistes estimaient alors que les nouvelles touchant les femmes allaient désormais être jugées sur le même pied d’égalité que celles de leurs collègues masculins.

Cette réforme alors jugée progressiste entraîne toutefois l’effet inverse puisque ce qui en résulte est plutôt une diminution significative des articles écrits par des femmes et portant sur leurs préoccupations dans le journal. Le même phénomène est observé dans les autres quotidiens au Québec, alors que les pages féminines sont graduellement abolies durant la même période.

Au début des années 1980, Le Devoir, sous l’impulsion de Renée Rowan, devient l’un des seuls canaux de diffusion pour les préoccupations des femmes dans les quotidiens généralistes.

Comme en témoignent les nombreuses prises de parole publiques dénonçant le fait que les femmes ne sont pas encore assez présentes dans les médias, il est évident que les batailles à mener sont encore nombreuses.

Ces revendications, bien que d’une actualité poignante, ont une historicité souvent ignorée. Renouer avec cette génération de femmes qui ont grandement alimenté ces réflexions en mobilisant les limites des pages féminines qui leur étaient imposées permet de réellement « engager le dialogue », pour reprendre l’expression formulée par Solange Chalvin dans sa première chronique en 1963. Encore une fois, recourir à l’histoire aide à corriger le tir.


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