Le cannabis légal fait des heureux

À Montréal comme ailleurs au Canada, les amateurs de cannabis s’en sont donné à cœur joie au premier jour de la légalisation de la substance.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Montréal comme ailleurs au Canada, les amateurs de cannabis s’en sont donné à cœur joie au premier jour de la légalisation de la substance.

Les premières succursales de la Société québécoise du cannabis (SQDC) ont été prises d’assaut mercredi, au jour 1 de la légalisation de la marijuana, par des milliers de consommateurs curieux et avides de s’approvisionner pour la première fois depuis 95 ans au Canada en marijuana sans crainte de représailles.

« C’est une journée importante. C’est une journée historique. Je suis content que ça arrive pendant que je suis vivant », a lancé Steve, 38 ans, premier client servi à la succursale de la rue Saint-Hubert à Montréal, une des trois autour desquelles des files interminables se sont formées sur les trottoirs à l’approche de l’ouverture à 10 h. L’homme était arrivé à 3 h 30 afin de ne pas manquer son rendez-vous avec l’histoire. Son entrée dans le commerce s’est faite sous les applaudissements de centaines de personnes qui attendaient en file avec lui. Il s’est dit satisfait de l’expérience et comptait bien devenir un client régulier. « Il me reste juste à vérifier la qualité », a-t-il dit.

Toute la journée, les premiers consommateurs légaux de cannabis ont convergé sur cette rue commerçante, mais également sur la rue Sainte-Catherine Ouest et sur le boulevard de l’Acadie dans le nord de la métropole, où deux autres commerces de la SQDC ont amorcé leur concurrence au marché noir. Les foules étaient principalement composées d’hommes. « Il y a effectivement très peu de femmes, a commenté Claudia, la trentaine, rencontrée près de la succursale du centre-ville de Montréal. Pourtant je connais beaucoup de femmes qui consomment du cannabis. » Elle a indiqué venir chercher à la SQDC la diversité de produits que son pusher n’avait pas. « Si la qualité est là et que le prix est bon, je vais m’approvisionner là, désormais », a-t-elle ajouté.

« La qualité est certifiée, ici, et c’est ce qui me plaît, a indiqué Max en sortant de la succursale du boulevard de l’Acadie, un sac brun en main. J’ai pris toutes les variétés pour goûter. Et ce que j’aime, c’est qu’à partir d’aujourd’hui, ce n’est pas la pègre qui va profiter de ce commerce. »

Alexandre, rencontré sur la rue Saint-Hubert, a dépensé 281 $ lors de sa visite dans la succursale. « Il y avait beaucoup de choix. Ça m’a étonné. Le personnel était super sympathique. » Mais selon lui, le coût des produits offerts par la SQDC étant plus élevé que celui du cannabis vendu sur le marché noir, ceux-ci demeureront inaccessibles pour les moins nantis. « Je trouve ça incohérent de dire qu’on s’attaque au marché noir, mais que ce soit réservé à ceux qui ont un certain budget. On ne s’attaque pas au vrai problème, qui est la misère », a-t-il dit.

Envoûté par la sobriété

Un touriste américain a profité de son séjour à Montréal pour explorer la boutique. « Je vis aux États-Unis et c’est encore illégal là d’où je viens. Je suis en visite à Montréal jusqu’à vendredi et je me suis dit que j’essaierais. J’ai dépensé 50 $. Rien d’excessif. Je voulais juste expérimenter la légalisation du cannabis et j’espère qu’elle se fera aussi aux États-Unis », a-t-il expliqué.

Il a apprécié la sobriété des lieux et la diversité des produits, parmi lesquels les variétés de marijuana Sativa, Indica et les hybrides. « Il y a beaucoup de choix et j’ai apprécié leur façon de montrer la différence entre le THC et le CBD [cannabidiol]. Il y a une fausse impression selon laquelle les gens veulent le plus de THC possible. »

Au total, 110 des 180 produits listés à la SQDC ont été mis en vente en ce premier jour de légalisation, les produits manquants devant être livrés dans les prochaines semaines, a indiqué la nouvelle société d’État. « On ne s’attendait pas à un tel succès, mais on peut dire qu’on était quand même bien préparés à recevoir une telle demande, a indiqué au Devoir Linda Bouchard, porte-parole de la SQDC. « Le succès s’est ressenti autant à Montréal et à Québec que dans les autres villes de la province où une SQDC a ouvert. C’est populaire, partout on a vu de longues files d’attente avant même l’ouverture. Mais dans l’ensemble, tout s’est très bien déroulé. »

La société a rappelé que cette première journée de vente n’a pas entraîné de rupture de stock, dans les magasins comme sur le site transactionnel de la SQDC. Un bilan complet de cette première journée va être fait jeudi par les responsables de cette mise en marché singulière.

Des jeunes inquiets

À Québec, l’ouverture d’une succursale près du cégep de Sainte-Foy a attiré mercredi un certain nombre d’étudiants pour qui l’achat de cannabis risque de ne pas être légal bien longtemps. Or s’ils désapprouvent la volonté du gouvernement caquiste d’élever l’âge légal à 21 ans, cela ne les dérange pas vraiment.

« Dans le fond, tous les gens de 18 à 21 ans vont venir ici essayer comme moi parce qu’ils sont curieux et après, on va tous être obligés de retourner au marché noir », faisait valoir Édouard, 18 ans, étudiant au cégep de Sainte-Foy.

Les jeunes étaient loin d’être surreprésentés dans les files d’attente, mercredi matin. À Montréal, Claude, les yeux déjà embrumés par la consommation de cannabis forcément illégal, a dit avoir attendu ce jour avec impatience. « Je suis un consommateur occasionnel, a-t-il dit, et à mon âge, 66 ans, fréquenter les endroits où se vend le cannabis illégal dans la rue, ça me plaît de moins en moins. À partir d’aujourd’hui, ma vie change. »


Avec La Presse canadienne

Une journée que Pierre Claude Nolin aurait aimée

« Il aurait été très heureux de voir ça. » L’ex-sénateur libéral Pierre de Bané, aujourd’hui à la retraite, a rendu hommage mercredi au sénateur conservateur Pierre Claude Nolin, décédé en 2015, et qui en 2002, au terme d’une enquête sénatoriale importante, a appelé à la légalisation du cannabis au pays. « C’est le premier à avoir dit qu’il fallait décriminaliser le cannabis, a souligné en entrevue au Devoir M. de Bané, qui a participé aux travaux du comité spécial du Sénat sur les drogues illicites. Il a pris acte de la réalité à cette époque et a eu le courage d’une opinion qui allait à l’encontre de ce que souhaitait le gouvernement de Stephen Harper sur cette question. »

Dans les grandes lignes, le comité présidé par M. Nolin a souligné que le cannabis a « des effets négatifs restreints sur la sécurité publique dans la mesure où il n’est pas cause de criminalité, mais que son illégalité contribue à alimenter les éléments criminalisés et le crime organisé », pouvait-on lire à l’époque dans son rapport. Selon lui, l’illégalité entraînait des dépenses en ressources policières et en justice qui n’entravaient en rien la consommation, tout en empêchant les gouvernements de faire de la prévention et d’informer la population sur les effets de cette substance psychotrope.

« Son rapport a été une révélation pour moi et pour d’autres, a résumé M. de Bané. Il est normal que Justin Trudeau ait voulu mettre fin à ce commerce illégal contre lequel la police ne pouvait rien. »

Fabien Deglise



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