Une nouvelle ère de la guerre des sexes

Les Françaises commencent aussi à témoigner d’une certaine «impatience» et développent une «intolérance» envers les institutions qui leur ont tourné le dos pendant des décennies en refusant de prendre au sérieux leurs plaintes pour agression sexuelle.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Les Françaises commencent aussi à témoigner d’une certaine «impatience» et développent une «intolérance» envers les institutions qui leur ont tourné le dos pendant des décennies en refusant de prendre au sérieux leurs plaintes pour agression sexuelle.

Dans la foulée du mouvement #MeToo, on plonge dans une nouvelle ère de « guerre des sexes », estime la sociologue française Eva Illouz. « Ce que le mouvement #MeToo change — on en a déjà un avant-goût —, c’est la réaction des hommes, comme celle du président Trump aux États-Unis. Ce sont des réactions ultramasculinistes au féminisme », affirme-t-elle en entrevue au Devoir.

Selon elle, le mouvement #MeToo est, en soi, une réaction au discours misogyne du président américain. « Il a tenu les propos les plus odieux que l’on peut imaginer sur les femmes et ça n’a pas du tout découragé les gens de voter pour lui, au contraire. Certains hommes veulent se venger des gains minuscules que les femmes ont obtenus ces dernières années. Et #MeToo est une réaction à ça aussi. Plusieurs femmes ont vécu ces propos comme un affront. Et donc, je pense qu’on est au milieu d’une nouvelle guerre des sexes. Que s’il n’y avait pas eu Trump, on n’aurait pas eu #MeToo, ou qu’alors, ça aurait été beaucoup plus limité. »

En France, cette guerre des sexes fait aussi partie du paysage, mais dans une moindre mesure, estime Mme Illouz. « La France reste quand même extrêmement masculine. Ce n’est que récemment — bien plus tard qu’aux États-Unis — que les femmes françaises ont pris conscience qu’elles étaient exclues de beaucoup d’institutions. Il y a beaucoup de femmes dans les rangs bas et moyens, ce qui donne l’illusion optique que les femmes ont fait beaucoup de progrès, mais quand on regarde en haut, dans la structure du pouvoir et du contrôle, il n’y a que des hommes. Et si les femmes françaises l’ont accepté, elles commencent à l’accepter de moins en moins. »

En France, #BalanceTonPorc

Les Françaises commencent aussi à témoigner d’une certaine « impatience » et développent une « intolérance » envers les institutions qui leur ont tourné le dos pendant des décennies en refusant de prendre au sérieux leurs plaintes pour agression sexuelle. Le mouvement #BalanceTonPorc (traduction française du #MeToo) relève de la « justice populaire ».

Si le mouvement a créé un « raz de marée » en France, il est loin de faire l’unanimité, constate Mme Illouz. On n’a qu’à penser au plaidoyer de Catherine Deneuve pour défendre le droit d’être importunée qui a fait le tour du monde.

« Il y a cette vision particulièrement forte en France selon laquelle le féminisme serait le nouveau puritanisme et que nous, les femmes françaises, sommes au-dessus de ce puritanisme et que nous préférons les relations ludiques avec les hommes. Le mouvement #BalanceTonPorc a été contesté en France sous cet angle-là. »

Heureusement, constate Eva Illouz, les nouvelles générations de femmes, « éduquées au féminisme après les années 1970 », refusent de voir la domination sexuelle masculine comme quelque chose de ludique, l’associant plutôt à une violation de leur intégrité et de leur dignité. « Tout ça, ce nouveau discours, cette nouvelle façon d’aborder le corps, le moi, la dignité et l’intégrité de soi, ce sont des notions qui restent encore un peu étrangères aux Françaises. »

Prise de conscience inégalée

Contrairement à la France, où le mouvement #BalanceTonPorc a rapidement polarisé les débats, il n’y a pas eu de contre-mouvement au Québec, constate Mélanie Lemay, cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles. Elle a bien vu des commentaires témoignant d’une certaine « écoeurantite » face à la prise de parole des femmes. Elle a constaté des résistances dans certains milieux et un refus obstiné chez certains d’admettre l’existence d’une « culture du viol ». Mais la prise de conscience collective a atteint un niveau inégalé et inespéré au Québec. « C’est un rêve auquel je ne croyais pas assister de mon vivant », témoigne la militante, qui se définit également comme une survivante.

Mais si le mouvement a eu autant d’impact au Québec, c’est que d’autres avaient préparé le terrain, répète-t-elle. Il y a eu les mouvements précédents, tels que #AgressionNonDénoncée et #OnVousCroit, et toute la lutte des féministes en amont. « On a une histoire de revendications et de luttes féministes qui n’existe pas partout ailleurs », constate Mélanie Lemay.

Au-delà de la prise de conscience, des hommes d’influence ont été dénoncés et des mesures ont été prises. « Au Québec, on constate que le mouvement #MeToo a mis en lumière ce qui se faisait dans l’ombre en valorisant le travail militant et en donnant une légitimité à certaines démarches politiques », conclut-elle.

Le Monde festival: quel féminisme après #MeToo?

Participants :

Belinda Cannone, romancière et essayiste

Eva Illouz, sociologue

Diane Guilbault, présidente de Pour les droits des femmes du Québec

Mélanie Lemay, cofondatrice du Mouvement Québec contre les violences sexuelles

Animateur :

Nicolas Truong, journaliste au Monde
 

26 octobre, de 13 h 30 à 15 h

Salle Bourgie du MBAM

Consultez la programmation complète du Monde Festival.