Icônes bulgares - Genèse et mystère de l'imaginaire

De sa Bulgarie natale, Svetla Velikova a gardé des images de sa mère, de sa soeur et d'un professeur au sommet de son art, celui de l'icône. Installée depuis quelques années à Montréal, Svetla perpétue cet art mystique. Dans son parcours artistique, elle crée aujourd'hui des dérivés de l'icône qui sortent le visage et le corps hors du cadre. La technique est la même, l'interprétation diffère, mais le mystère demeure.

Svetla Velikova a toujours peint. Dans le nord de la Bulgarie, la petite Svetla avait de quoi être inspirée dans sa ville natale de Pleven, un centre industriel mais aussi culturel avec de nombreux musées qui revendiquent une histoire mouvementée et des églises qui perpétuent la mémoire. C'est peut-être dans l'église de Sveti Nicolaï que lui sont apparues les premières icônes, celles de Stanislas Dospevski et de Zahari Zograf, les célèbres «maîtres de Samokov».

Ou ce sont encore les oeuvres des deux natifs de l'endroit, Iliya Beshkov et Svetlin Rusef, qui ont aujourd'hui pignon sur galerie. L'histoire, la danse, la sculpture, la peinture, la musique sont à Pleven. Certains chanteurs bulgares ne revendiquent-ils pas les origines d'Orphée et des muses?

Dès l'âge de 14 ans, Svetla fréquente une école spécialisée en art pour se diriger ensuite vers l'École nationale des beaux-arts et l'Académie des beaux-arts de Sofia. Peinture, sculpture, croquis, peinture monumentale et techniques de l'icône. Ses modèles et références seront tout d'abord sa mère et sa soeur, qu'elle gardera comme mémoire visuelle et comme référence des visages féminins qu'elle concocte.

À cette époque, la réalisation d'icônes par les étudiants en art relève plus du folklore ou du détournement touristique de l'art. Ce sera plus tard que Svetla découvrira le mystique, le mystérieux et l'histoire liée à l'icône. En fin d'études, dans les années 90, elle fait une escale en France et a la chance d'exposer ses premières icônes. En Bulgarie, c'est l'époque où tous les gens de sa génération suivent la grande vague de partances après la chute du mur de Berlin. D'expositions en rencontres, de commandes pour les musées en prix de peinture et de décoration, Svetla se fait une réputation.

En 1993, arrivée au Québec. Un grand vide et un grand choc. Pas celui de l'hiver, celui de la culture. Elle est aussi maman et trouve par chance une oreille attentive au centre de loisirs de Saint-Laurent, qui voit dans l'iconographe une nouvelle attraction artistique. Aujourd'hui, Svetla continue à donner ses cours et profile également des stages d'été sur l'art de la fresque ainsi que sur la technique de la détrempe à l'oeuf sur bois.

Dans les oeuvres qu'elle produit, on est sensibilisé par la technique de l'icône, là où l'image apparaît comme hors du temps et de l'espace, un lien étroit entre la pensée du visible et la politique du faire-croire. Certains spécialistes disent que l'icône est une ruse au service de Dieu et que l'écriture de ces dernières n'est pas un péché mais une économie. Contrairement aux peintures mystiques et religieuses de la Renaissance occidentale, l'icône byzantine offre une conception antique du temps et de l'histoire. Elle a déjà une image, une similitude invisible.

Sur cette base spéculative, l'icône se trouve théoriquement abritée de toute confusion avec l'idolâtrie. En des temps immémoriaux, celui qui fabriquait des icônes jeûnait le samedi et le dimanche, priait et méditait jusqu'à épuisement de sa palette et de son rapport mystique.

Qu'on se rassure, Svetla mange à sa faim et descend chaque jour dans son atelier, au sous-sol de sa demeure, pour de nouvelles perspectives, de nouvelles attributions picturales. Même si la technique de l'icône est totalement présente, Svetla fait de plus en plus sortir l'image figée et connue du cadre de l'icône et l'adapte sur des visages en liberté et sur des nudités des deux sexes qui semblent se débattre dans les aléas du vécu.

On est dans le figuratif mais on nage dans l'imaginaire, celui de la rencontre entre les courbes du visage et du corps avec les mouvements de l'âme. Svetla dématérialise le monde sensible et dirige l'attention vers le monde intérieur. Une ruse au service de l'imaginaire. Sous forme de fresques ou de tableaux, sur des supports en bois ou en plâtre. En utilisant des pigments naturels mêlés au jaune d'oeuf ou à la poussière de marbre. En fabriquant des liants secrets, des poussières d'or ou de la colle de peau de lapin.

L'icône est alors dans tous ses états. Ceux de la genèse et du mystère de l'imaginaire.

En voyant Svetla arpenter ses oeuvres, je me suis rappelé un monastère que j'avais visité près de Sofia. Il y avait un monsieur sans âge qui me montrait des sculptures de saints de la taille de grains de riz... Je croyais rêver. En voyant les corps et les expressions des visages de Svetla, j'ai cru rêver.

Svetla Velikova

(514) 369-6990

s.velikova@sympatico.ca