De l’opium à l’alcool, la prohibition au pays

Qui dit prohibition dit contrebande. Cette photo montrant des contrebandiers a été prise en Alberta en 1922.
Photo: Todd Korol La Presse canadienne Qui dit prohibition dit contrebande. Cette photo montrant des contrebandiers a été prise en Alberta en 1922.

Aux environs de minuit, ce mardi 4 avril 1905, trois descentes de police ont lieu à Montréal dans des fumeries d’opium. Des agents déguisés en civils — habillés en « bourgeois », disent les dépêches du temps — mettent la main au collet de quelques dizaines de clients intoxiqués. Une guerre à l’opium, cette drogue pourtant si prisée et répandue au XIXe siècle, est déclenchée. Après qu’elle eut financé les grands empires, la voici honnie.

Une quarantaine de personnes sont écrouées. Ce sont surtout des jeunes gens. Certains, affirme la police, appartiennent à « de bonnes familles ». Ils sont en tout cas, ces fumeurs d’opium, de plusieurs origines sociales et ethniques. Mais les regards accusateurs vont pointer surtout vers les Asiatiques et les Noirs. La police, comme une partie de la société, va souvent distiller l’idée que les méfaits attribués à l’usage des drogues ont forcément une origine étrangère, en particulier asiatique. Ainsi la lutte contre la drogue prend-elle alors parfois l’allure d’une croisade civilisationnelle.

L’interdiction générale des drogues qui se dessine petit à petit illustre de puissants paradoxes tissés souvent sur une trame raciste. Emily Murphy, pionnière du droit des femmes et première femme juge de tout l’Empire britannique, célébrée sur la colline du Parlement à Ottawa par une imposante statue, est aussi doublée, on l’oublie, d’une effroyable raciste qui croit « les étrangers » mêlés à un projet machiavélique où la drogue constitue un instrument pour favoriser « la dégénérescence de la race blanche ». Dans ce débat de société du début du XXe siècle, il n’est pas encore question de marijuana, laquelle apparaîtra bientôt dans une perspective similaire.

Ivresse

C’est la consommation d’alcool qui, jusque-là, avait le plus inquiété et animé les débats. La défaite des patriotes de 1837-1838 avait favorisé le développement du pouvoir religieux. Dans la foulée, de nombreux groupes de tempérance voient le jour. Beaucoup de Québécois ont compté, dans leur famille, des membres des ligues Lacordaire, tous farouchement opposés à la consommation d’alcool. Au Canada de l’Union de 1840, il est permis à des villes ou à des comtés d’interdire purement et simplement la consommation d’alcool.

Au Québec, l’Église fait venir d’Europe des prédicateurs chargés de convaincre la population de repousser l’alcool au même titre que le diable. En 1841, le célèbre Mgr de Forbin-Janson traverse l’Atlantique et ouvre la voie à des prêches anti-alcool qui vont se succéder. Partout, on s’agenouille sur son passage. Il asperge d’eau bénite autant que de son éloquence tout un peuple. À Québec, il prend la tête d’une longue procession où vingt-deux prélats se rendent élever une croix noire, symbole de la tempérance qu’adoptent les Lacordaire. Cette croix, installée à Beauport, fait de l’alcool un ennemi consensuel. C’est à Beauport d’ailleurs qu’on trouve aussi ce prêtre extravagant du nom de Charles Chiniquy, lequel va publier un célèbre Manuel de la société de tempérance, avant d’être excommunié et d’échapper à son assassinat.

Contre la prohibition

Le 10 avril 1919, les hommes du Québec s’opposent massivement (78,62 %) à la prohibition à l’occasion d’un référendum. Cette victoire des anti-prohibitionnistes ne change pas grand-chose dans l’immédiat puisqu’un très grand nombre de municipalités québécoises interdisent de toute façon la vente d’alcool. Des villes comme Trois-Rivières, Lévis, Lachine, Sainte-Agathe, Louiseville, Sainte-Rose et Terrebonne en ont voté l’interdiction dès 1915. Québec, la Vieille Capitale, le fait en 1917.

Ces législations municipales entravent un moment encore la mise en application d’un régime plus ouvert et mesuré. La prohibition est dans les faits abolie à compter du 1er mai 1921, lors de l’entrée en vigueur de la Loi sur les boissons alcooliques qui crée la Commission des liqueurs de Québec, connue aujourd’hui sous le nom de Société des alcools du Québec. Cette officine du gouvernement aura même pendant un temps sa propre police.

On se souviendra qu’en 1898, une consultation populaire pancanadienne avait déjà entériné le principe de la prohibition pour tout le Canada, même si le Québec avait été la seule province à voter massivement contre, à 81,2 %. Mais cette interdiction s’avère trop embarrassante à mettre en application pour le gouvernement de Wilfrid Laurier. Le politicien d’Arthabaska ne tient pas à se mettre à dos ses électeurs plus qu’il ne le faut… et il ne donne pas suite à la mesure. Ce sont donc les provinces qui se chargeront d’imposer la prohibition. Les tensions à ce sujet seront nombreuses et les histoires de trafic, innombrables. La géographie même en témoigne, avec le terme anglais de « smuggler » (contrebandier) pour décrire beaucoup de portions du territoire, à la frontière des États-Unis.

Sur la scène québécoise, le gouvernement de Lomer Gouin revient à la charge en faveur de la prohibition en 1918, mais en se donnant jusqu’au 1er mai 1919 pour en décider. Pour s’assurer de gagner, les opposants à la prohibition ont pris le parti habile de la modération plutôt que de l’interdiction. Ils font valoir le caractère distinct du Québec et sa capacité à décider pour lui-même de ce qui lui convient. Ils disent : « Posons alors la question suivante : pourquoi ne laisse-t-on pas le Québec décider de ses propres affaires lui-même ? À l’heure actuelle, des forces extérieures à la province prennent des décisions et vont les imposer au peuple du Québec… »

Le oui l’emporte, mais ce n’est pas exactement la fin de la prohibition puisque ce sont les boissons « légères » seulement qui sont décriminalisées, à commencer par la bière. Les spiritueux, « le fort » comme on les appelle, continuent d’être exclus de la cité. Le cidre aussi ne sera pas permis, ce qui profite à l’industrie de la bière.

La fin de la prohibition de l’alcool au Québec place ce presque pays dans une situation particulière. Il devient un des rares îlots, dans l’espace nord-américain, où l’on peut, presque librement, consommer de l’alcool. L’intérêt pour la vie nocturne de Montréal, dont plusieurs facettes sont dénoncées par des enquêtes qui mettent en cause la moralité publique, tient en partie à cette libéralisation de l’alcool.

Le cidre, lui, demeure interdit jusqu’en 1970. Pourtant très populaire comme boisson de substitution aux vins et aux alcools au temps de la colonie, le cidre ne revit que petit à petit, après cinquante ans d’interdiction. Aux devantures des épiceries et dépanneurs « licenciés » des années 1970 apparaît désormais très souvent la mention « Bières froides et cidres ».

Mais il n’empêche : les coudes au Québec se lèvent davantage à compter de 1919. Des tavernes ouvrent, bien qu’elles ferment leurs portes aux femmes. Il faudra attendre encore une fois les années 1970 pour que ces tavernes, forcées par la loi, indiquent désormais « Bienvenue aux dames ». La prohibition, de tout temps, peut se décliner de plusieurs façons, selon l’angle où on l’observe.