Racontez-moi ce qui est survenu

Les résidents du quartier Saint-Henri ont vécu le développement du capitalisme industriel canadien au XIXe siècle avant la désindustrialisation qui a saigné le secteur du sud-ouest entre 1951 et 1971. La construction récente de milliers d'appartements en copropriété vient encore bousculer la vie de la population d’origine de l’arrondissement du Sud-Ouest. C’est ce que raconte le balado «Parlons violence» du Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia.
Photo: Kerri Flannigan Les résidents du quartier Saint-Henri ont vécu le développement du capitalisme industriel canadien au XIXe siècle avant la désindustrialisation qui a saigné le secteur du sud-ouest entre 1951 et 1971. La construction récente de milliers d'appartements en copropriété vient encore bousculer la vie de la population d’origine de l’arrondissement du Sud-Ouest. C’est ce que raconte le balado «Parlons violence» du Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia.

C'est un balado. C’est aussi une création déambulatoire. C’est surtout une très sérieuse et pourtant divertissante production appuyée par le Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia, un des plus importants du monde. Et ça commence comme ça :

« Bienvenue à Parlons violence, un tour guidé de Saint-Henri, un quartier montréalais historiquement populaire qui a subi récemment une forte gentrification. Vous devez maintenant être devant le métro Lionel-Groulx. »

On y était bel et bien, tôt jeudi matin, une dizaine de participants au total, chacun avec un appareil (souvent un téléphone) et des écouteurs pour une balade historique commentée dans le quartier en pleine mutation sociodémographique. Six étapes, peut-être trois kilomètres à pied et des récits inédits.

Cette recherche savante atypique figure au programme de la conférence annuelle de l’Association d’histoire orale réunie à l’Université Concordia jusqu’à dimanche. Le congrès savant rassemble pour la première fois au Canada 800 délégués et 500 conférenciers de 26 pays, mais aussi 140 présentations et 25 projets de recherche et création.

Les présentations ratissent très très large en embrassant des thèmes comme l’histoire orale et le sport ou la mise en ligne des archives.

Persistance de la mémoire

Parlons violence est donc du lot. Le parcours accompagné (il y a aussi une brochure, d’où sont tirées les illustrations ci-dessus) comprend six étapes pour exposer les « multiples formes de violences structurelles auxquelles font face des résidents du quartier tous les jours », explique le texte diffusé.

Les extraits sonores jalonnant les arrêts sont tirés des reportages des médias et surtout des récits de résidents et de militants contre le « processus de déplacement ».

Saint-Henri a accompagné le développement du capitalisme industriel canadien au XIXe siècle, puis a subi la désindustrialisation qui a saigné le secteur du sud-ouest de 30 000 résidents entre 1951 et 1971. La floraison récente de milliers de condos vient encore bousculer la vie de la population d’origine de l’arrondissement du Sud-Ouest.

À l’intersection Sainte-Émilie et Bourget, le podcast rappelle un incendie qui a ravagé un pâté de maisons maintenant occupé par des copropriétés, tandis que l’organisatrice Patricia Viannay explique « les multiples moyens sournois employés par les promoteurs pour vider le quartier ».

Le doctorant Fred Burril a travaillé plusieurs mois pour documenter et monter cette histoire orale résolument engagée, campée et assumée à gauche. Originaire de Nouvelle-Écosse, il vit dans Saint-Henri et y a bossé comme organisateur communautaire.

« Je suis toujours impliqué dans les luttes populaires et mes recherches portent sur les effets de la gentrification », explique-t-il après l’expérience sonore. M. Burril porte une barbe fournie, il fume la pipe.

« L’histoire orale me permet de toucher aux questions liées à la mémoire que les historiens plus traditionnels ont de la difficulté à saisir. On sait ce qui s’est passé, mais on a plus de mal à saisir comment les gens se sont sentis par rapport à ce qui s’est passé. En plus, l’historien oral priorise les voies qui ne sont pas prises en compte par les grands acteurs de l’histoire. »

L’histoire orale me permet de toucher aux questions liées à la mémoire que les historiens plus traditionnels ont de la difficulté à saisir

Irlande et Afrique

Les travaux de la professeure Audrey Rousseau de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) fournissent un autre exemple d’utilisation des témoignages oraux. Elle collabore au Laboratoire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones – Mikwatisiw de l’UQO.

Pour sa thèse doctorale « Expériences de remémoration face à l’horizon de promesses » défendue l’an dernier, elle a documenté les récits des blanchisseuses des buanderies Madeleine en Irlande. Pendant 70 ans, plus de 10 000 jeunes fallen women, jugées parce qu’elles avaient eu des relations sexuelles comme célibataires, auraient vécu dans des couvents dans des conditions d’esclaves au service de l’Église.

Elle a eu accès à 27 histoires orales compilées par des chercheuses féministes de l’Université de Dublin.

« Je m’intéresse aux cas de réparations mémorielles dans les démocraties occidentales, explique la chercheuse rencontrée après la déambulation dans Saint-Henri. Dans le cas irlandais, on est face à des histoires effacées, rendues silencieuses, encore aujourd’hui entourées de grands tabous. L’histoire orale permet de comprendre ce qui a été vécu à l’intérieur des institutions, mais aussi avant, les dynamiquesfamiliales de très grandes pauvretés, par exemple. »

L’anthropologue médicale Anita Schroven a exploré un autre cas de misère extrême en documentant les effets de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest (Guinée et Sierra Leone) entre 2014 et 2016.

Son groupe de recherche lié à l’Institut Max Plank pour l’anthropologie sociale de Halle, en Allemagne, a réalisé des entretiens avec les victimes de l’épidémie, mais aussi avec le personnel médical sur place et dans les laboratoires occidentaux.

« Nous voulions saisir l’histoire immédiate, avant la formation des récits officiels, explique la chercheuse rencontrée elle aussi après la visite de Saint-Henri

« Nous voulions recevoir les points de vue individuels sur ces événements complexes, mais aussi comprendre la réaction à chaud des savants par exemple, ou la manière de négocier avec des problèmes profonds. Comment se construit la connaissance dans une crise semblable ? Comment s’adaptent les procédures de recherche ou les hiérarchies médicales ? L’histoire orale nous a permis de saisir les enjeux sociaux ou éthiques liés à ce genre de travail. »

Les deux chercheuses notent que leur discipline est souvent pratiquée par des femmes. L’ouvrage Beyond Women’s Words. Feminisms and the Pratices of Oral History in the Twenty-First Century en témoigne. La publication de la prestigieuse maison Routledge sera lancée vendredi au Centre des congrès de Montréal en compagnie des directrices de l’ouvrage, Katrina Srigley, Stacey Zembrzycki et Franca Iacovetta.