Un an après #MoiAussi: trois témoignages

Tania : toucher le fond, pour mieux revivre

Tania Bergeron a été agressée à trois reprises, par trois personnes différentes, entre l’âge de 12 et 18 ans. Elle a tenté de dénoncer la dernière agression, mais la police n’a pas retenu sa plainte. Laissée à elle-même, elle a développé au fil des années des mécanismes de défense.

« Je faisais de l’évitement. J’avais des symptômes, mais je fonctionnais relativement bien… Jusqu’à ce que le mouvement #MoiAussi fasse surface », raconte la jeune femme aujourd’hui âgée de 31 ans. C’était partout. Sur toutes les chaînes. Dans les journaux. Sur Facebook. Partout. Même dans les soupers de famille. Il n’y avait pas moyen de l’éviter. « Ce qui a été le plus confrontant pour moi, c’est tout ce discours autour du #MoiAussi, tous ces gens qui disent que la victime l’a cherché ou qui remettent en question le fait que c’est une agression sexuelle », confie-t-elle.

Écoutez les histoires des trois femmes

 

Ses symptômes ont explosé. Elle faisait de deux à trois crises de panique par jour. Elle n’était plus capable de fonctionner au travail. Ni les antidépresseurs ni la psychothérapie, qu’elle a dû interrompre faute de fonds, ne lui ont permis de remonter la pente.

« En décembre 2017, j’étais au bout du rouleau, et ça a eu des répercussions sur ma vie familiale. Je me suis retrouvée au pied du mur, où mon conjoint m’a dit : je t’aime, mais je ne peux pas vivre comme ça. C’est là que je suis allée chercher de l’aide dans un groupe de soutien pour les victimes d’agression sexuelle et que j’ai entamé des démarches pour obtenir une indemnisation à l’IVAC. »

Cette période a été difficile, mais nécessaire, raconte-t-elle. « Aujourd’hui, je peux dire que le mouvement #MoiAussi a eu un impact positif, parce que ça m’a poussée à prendre des actions et que je suis sur la voie de la guérison, ce que je ne pensais pas possible pour moi. Je ne serai plus sur le mode de la survie. Ça me donne une vie. »

Au-delà des impacts sur sa vie personnelle, Tania est heureuse de voir que le discours autour des agressions sexuelles s’est élargi : on parle désormais de consentement, de slut-shaming, d’éducation sexuelle. « #MoiAussi, c’est un mouvement qui permet aux victimes de s’affranchir de la honte et de briser les tabous.

Ça a permis un changement de vision, dans la mesure où les gens arrêtent de voir ça comme quelque chose qui relève du privé pour considérer les agressions sexuelles comme un problème de société. »

 

Judith : ne pas avoir honte d’être une victime

Agressée à répétition par son beau-père quand elle était adolescente, Judith Trickey McCullough, 50 ans, a été tenté de mettre derrière elle cette « histoire de famille bien banale » pendant des années.

Quand son aînée a eu 12 ans, elle a alors réalisé qu’à cet âge, une enfant ne peut être consentante ou responsable. Elle a porté plainte à la police et fait condamner son agresseur.

Même si elle avait obtenu justice depuis longtemps, le mouvement #MoiAussi a rouvert ses blessures. « Ça m’a touchée tout le débat social autour de ça. C’est vraiment venu me chercher. »

Saturée, elle a cessé de lire ces histoires d’agressions omniprésentes dans les médias québécois et la presse internationale.

Trop douloureux. Elle se gardait aussi de lire les commentaires des lecteurs, parfois blessants, lui rappelant à quel point le fardeau de la preuve repose encore sur les épaules de la victime.

« On entend souvent les gens dire que [l’agression] n’est pas arrivée, parce que l’agresseur n’a pas été reconnu coupable. Le fardeau de la preuve pour mettre quelqu’un en prison est immense. Mais personne ne dénonce pour le plaisir. C’est extrêmement douloureux et difficile tant sur le plan personnel que social et financier. J’ai été déshéritée par ma famille, j’ai perdu ma mère, ça a été une hécatombe familiale. »

Judith ne s’est pas confiée sur les réseaux avec le #MoiAussi. Elle avait besoin de garder une saine distance. « J’avais dit ce que j’avais à dire. »

Mais elle juge « très positif » ce mouvement qui permet de lever le voile sur ce « cancer » sociétal que sont les agressions sexuelles. « Ça met fin à l’isolement, ça aide tout le monde. »

À travers ce mouvement, elle observe cependant une certaine tendance, très nord-américaine, à vouloir s’affranchir de l’étiquette de victime. « Cette crainte d’être vue comme quelqu’un qui joue à la victime, c’est assez dangereux », lance-t-elle.

« Plusieurs vont dire : “Je ne suis pas une victime, ne me voyez pas comme une victime.” Il y a cette idée de montrer qu’on est capable de passer par-dessus. Que ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Mais moi, je ne crois pas qu’une mauvaise chose arrive pour une raison. Oui, je suis une victime. Je n’en ai pas honte. Et je n’ai pas à avoir honte d’avoir encore mal. »

 

Amélie : la douleur de ne pas être crue

Amélie (nom fictif) a été agressée sexuellement par son conjoint, dans un contexte de violence conjugale alors qu’elle n’avait que 17 ans. Dans les années qui ont suivi, elle a été agressée encore deux autres fois. Quand elle est tombée enceinte, elle espérait, dans une vision un peu romantique, que l’accouchement la réconcilierait avec son corps. Ça n’a pas été le cas. Et la chute a été difficile. Elle a sombré dans la dépression et, sur les conseils de ses proches, a entamé une thérapie avec une sexologue.

« C’est là que je me suis rendu compte de tous les mythes qui alimentent la culture du viol. Comme je croyais que c’était la responsabilité des femmes de se protéger, dans ma tête, je me disais que j’avais été incompétente dans cette capacité à me protéger. Donc je suis coupable, je suis responsable et c’est honteux. »

Quand le mouvement #MoiAussi a fait surface l’an dernier, la trentenaire était encore « dans les limbes ». Elle s’est sentie réconfortée par la vague de dénonciations, véhiculée par des visages qu’elle avait l’impression de connaître pour les avoir vus si souvent au petit écran.

« C’était rassurant de voir que je n’étais pas seule à vivre ça. Mais je n’ai jamais été capable d’écrire #MeToo sur mon Facebook. Je me sentais encore bien trop coupable, j’avais encore trop honte. Tranquillement, avec la thérapie, c’est en train de partir. »

Encore aujourd’hui, elle a peur de ne pas être crue. « Ma crainte, c’est toujours : est-ce qu’on va me croire ? lance-t-elle en ravalant ses larmes. C’est encore une peur trop grande pour l’instant. Je sais qu’un jour, je vais cheminer et me dire : si les gens ne me croient pas, tant pis. Mais je ne suis pas rendue là. »

Car les rares fois où elle a tenté d’en parler, dans le passé, on ne l’a pas crue. « Les mégatraumatismes de ma vie, c’est que mes propres parents ne m’ont pas crue et que les gens en autorité qui sont censés me protéger ne m’ont pas crue. La blessure reliée à ça a été tellement forte que oui, ça m’aide le #MeToo, mais c’est bien peu dans la balance… »


Il existe une ligne ressource sans frais pour les victimes d’agression sexuelle, mise sur pied par le gouvernement du Québec : 514 933-9007, 1 888 933-9007.

Consultez la suite du dossier

Une époque terrifiante

Chronique Depuis #MeToo, nous repensons l’articulation des discours public et judiciaire.

Québec: un an plus tard

Québec: un an plus tard

Les procédures entreprises par des femmes n’ont toujours pas mené à des accusations formelles.