Une vague «glamour» qui a laissé des femmes dans l’ombre

Le mouvement #MoiAussi, porté par des stars hollywoodiennes, a eu des répercussions importantes pour plusieurs victimes, qui y ont trouvé un écho à leurs propres douleurs, un encouragement à dénoncer leur agresseur. Mais toutes les femmes ne se reconnaissent pas dans ce mouvement « de vedettes » et de femmes blanches privilégiées.

Lise Laramée a 58 ans. Agressée sexuellement à l’âge de 15 ans, elle traîne un diagnostic de stress post-traumatique. Elle suit une thérapie, prend des antidépresseurs. Elle peine à trouver les sous pour se battre contre le système afin d’obtenir réparation au programme d’indemnisation des victimes d’acte criminel.

Laissées en plan

Le mouvement #MoiAussi ? C’est bien loin de sa réalité. « Quand je vois toutes ces vedettes sur le tapis rouge qui dénoncent Weinstein et compagnie, c’est tellement loin de ce que moi, je vis. Moi, j’ai pédalé pendant 40 ans dans le vide. Maintenant, je suis assez forte pour faire face à tout ça, mais ce n’est pas joli. C’est dur. C’est sale. C’est glauque. Ce n’est pas glamour. »

Photo: Kevin Hagen Getty Images / AFP Le producteur de cinéma Harry Weinstein a été arrêté en mai dernier pour plusieurs accusations déposées par la police de New York, relativement à des allégations faites par l’aspirante actrice Lucia Evans.

Elle ne se reconnaît pas dans l’image de ces « très belles femmes » qui tentent de briser les tabous en dénonçant collectivement les abus d’hommes tout aussi célèbres. Lise Laramée, elle, se sent isolée. Sans voix.

« Le mouvement #MoiAussi, c’est un éveil collectif et c’est positif. Mais il y a quelque chose de superficiel dans tout ça. Ce n’est pas la vraie vie. La vraie vie, ce sont des femmes comme moi qui rament pour s’en sortir. Mais personne ne porte cette voix-là, parce que ce n’est pas une voix gagnante. »

#MoiAussi, c’est un éveil collectif et c’est positif. Mais il y a quelque chose de superficiel dans tout ça. Ce n’est pas la vraie vie. La vraie vie, ce sont des femmes comme moi qui rament pour s’en sortir. Mais personne ne porte cette voix-là, parce que ce n’est pas une voix gagnante. 

Glamour, le mouvement #MeToo ? « Par définition, tout ce que les vedettes font est glamour, alors le fait que celles-ci dévoilent [ce qu’elles ont vécu], ça peut devenir un modèle pour les jeunes filles », constate Mélanie Lemay, cofondatrice du mouvement Québec contre les violences sexuelles.

« Mais il n’y a rien de glamour à se faire voir publiquement comme une victime, ajoute-t-elle. Il n’y a rien de merveilleux qui arrive, tu te fais juger par ton entourage, plusieurs personnes ne veulent plus s’associer à toi. On te dit que tu es une personne à problème. Non, personne ne fait ça pour la gloire, au contraire, tu te mets dans une position encore plus vulnérable. »

Non seulement certaines victimes ne se reconnaissent pas dans le mouvement #MoiAussi, mais certaines n’en ont même jamais entendu parler.

C’est le cas d’Aline, 50 ans, qui a subi du harcèlement sexuel de la part de son père presque toute sa vie. Lorsque son père alcoolique entrait dans la salle de bain pour la toucher, elle demandait de l’aide à sa mère, terrorisée elle aussi, qui se contentait de crier : « Arrête donc, maudit cochon. » La plupart du temps, elle se laissait faire pour éviter qu’il ne devienne encore plus violent. Elle a vécu toute sa vie sous la menace et dans la peur.

Les agressions se sont terminées il y a quelques mois à peine, lorsqu’elle a décidé de rompre tout lien avec lui. Ses blessures vives l’ont menée de la consommation à l’itinérance. Elle habite présentement dans une ressource d’hébergement et suit une thérapie pour tenter de reprendre le contrôle sur sa vie. Quel impact a eu le mouvement #MeToo ? « Je ne connais pas cet organisme », répond-elle candidement.

Victimes invisibles

#MoiAussi ne rejoint pas toutes les femmes, car c’est un mouvement porté par des « femmes blanches privilégiées » qui ont les moyens de se faire entendre, constate Sandrine Rici, sociologue et coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes.

« La madame de la rue Panet, qui cumule trois boulots pour survivre et qui fait son épicerie avec 75 $ par semaine, elle n’a pas nécessairement le temps d’aller libérer sa parole sur Twitter », ironise-t-elle.

Pourtant, note Mme Ricci, chaque fois qu’une vedette sort publiquement, c’est repris dans les médias et ça se traduit par une hausse des demandes d’aide dans les CALACS. C’est donc dire que la parole des femmes d’influence a un impact.

Et comme on en parle dans la sphère publique, ça met aussi la table pour celles qui n’ont pas de voix, ajoute-t-elle. « Il y a un mouvement de protestation mené par des femmes noires qui travaillent dans les McDonald’s contre le harcèlement aux États-Unis. Ça montre que la parole des moins bien nanties atteint aussi l’espace public. » Mais il y a tout de même une préoccupation, note Mme Ricci. « Certaines paroles sont plus audibles que d’autres et il y a là un danger qu’on occulte des réalités. »

En effet, ce sont les femmes marginalisées, racisées, autochtones, handicapées ou issues de la diversité sexuelle qui sont les plus susceptibles d’être victimes d’agression sexuelle. Le mouvement met en lumière l’invisibilité de ces femmes dans nos sociétés.

Comble de l’ironie, peu de gens savent encore que le mouvement #MeToo existait bien avant que les vedettes n’en fassent un mot-clic en vue. Il a été créé il y a plus de dix ans par Tarana Burke, une activiste afro-américaine de Harlem.

Son mouvement est né d’une rencontre avec une jeune fille de 13 ans qui lui a confié être victime d’agression sexuelle. Sur son site Internet, la travailleuse sociale raconte le désarroi qu’elle avait alors ressenti.

Elle s’était retrouvée sans voix, incapable d’accueillir ce témoignage et d’offrir du soutien à la jeune fille. « Je l’ai regardée partir, alors qu’elle tentait de ravaler ses secrets pour les enfouir à nouveau au plus profond d’elle-même. Je l’ai regardée remettre son masque et retourner dans le monde, toute seule, parce que je n’avais même pas été capable de lui dire : moi aussi. »

Tarana Burke a été applaudie par les femmes qui ont popularisé le mouvement. Mais elle n’était pas sur la page couverture du Time lorsque le magazine a choisi de nommer « personnalité de l’année » les stars hollywoodiennes à l’origine de #MeToo.

« C’est un mouvement qui existait déjà, qui avait très peu de visibilité et qui, une fois récupéré par des vedettes, a encore une fois invisibilisé certaines femmes », résume Stéphanie Tremblay, du regroupement québécois des CALACS.

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