Que sera le Québec de la CAQ?

Le nouveau premier ministre désigné du Québec, François Legault, et le député caquiste François Bonnardel
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le nouveau premier ministre désigné du Québec, François Legault, et le député caquiste François Bonnardel

La Coalition avenir Québec a promis du changement pendant toute la campagne électorale et sitôt élu, le chef de la jeune formation a reformulé la promesse sans aucune ambiguïté. « On va changer le Québec », a dit François Legault en rencontrant mercredi son nouveau caucus à Boucherville. « On va le changer. On ne va pas s’énerver en tirant dans toutes les directions. On va faire ça dans l’ordre. Mais dans quatre ans, le Québec ne sera pas le même Québec qu’aujourd’hui. »

C’est clair et net, et dans la lignée du dégagisme qui a finalement balayé les deux vieilles formations politiques ayant gouverné le Québec depuis un demi-siècle. François Legault a aussi promis que toutes les promesses de son programme seraient réalisées pendant le premier mandat.

Alors, osons un peu de politique-fiction. De quoi aura l’air le Québec au bout de cette grande mutation annoncée ? Comment sera transformé le Québec en quatre ans ?

Pour asseoir cette prospective, il faut d’abord se demander quel grand principe guidera la course des quelque 1450 jours avant les prochaines élections du 1er octobre 2022. De quelle philosophie politique le caquisme est-elle le nom ?

« À force de regarder la CAQ, après avoir lu toute sa littérature, j’en viens à l’idée d’un courant de la droite entrepreneuriale », répond le professeur Frédéric Boily de l’Université de l’Alberta, spécialiste du conservatisme canadien et de la CAQ en particulier. « L’idéologie de base est dirigée vers les individus, et c’est pourquoi on n’y retrouve pas vraiment de grand projet de société. »

À force de regarder la CAQ, après avoir lu toute sa littérature, j’en viens à l’idée d’un courant de la droite entrepreneuriale

La professeure Isabelle Fortier, de l’École nationale d’administration publique (ENAP), fait en gros la même lecture en liant cette conception du monde aux électeurs qui viennent de la défendre. Elle cite une enquête de l’Institut du Nouveau Monde de 2015 qui montrait que plus de la moitié (53 %) des jeunes Québécois de 18-34 ans avait déjà songé sérieusement à fonder une entreprise, à devenir leur propre patron. L’enquête révélait aussi qu’ils comptaient avant tout sur eux-mêmes et pas sur l’État ou les syndicats pour améliorer leur sort. Mme Fortier souligne aussi que les entrepreneurs sont bien représentés dans le lot des candidats caquistes élus, à l’image du chef, qui se décrit comme un homme d’affaires pragmatique.

« Cette idée existe dans la société, dit la professeure Fortier. C’est tout à fait dans le courant nord-américain néolibéral de l’entrepreneuriat de soi, cette idée qu’on doit construire sa vie, cette obsession de la performance et de la concurrence. On est là-dedans. C’est sur cette idéologie que la CAQ au pouvoir va miser pour changer l’État et la société dans les prochaines années. »

Des projets concrets

Reste à savoir comment. La majorité confortable donne les coudées franches au nouveau gouvernement même si la société civile et les corporations vont assurément réagir à certaines réformes.

Quand on le force au jeu des prédictions, le professeur Boily se risque à dire que la renégociation salariale avec les médecins spécialistes va certainement aboutir. La CAQ veut en tirer 1 milliard et attend une étude comparative avec la situation ontarienne avant de trancher. La maternelle à 4 ans se fera aussi, avec des aménagements pratiques pense-t-il.

La réforme du mode de scrutin ? Il a « l’impression » qu’elle se réalisera si M. Legault décide d’en faire le symbole de sa capacité à tenir promesse, d’autant plus que la transformation pourrait faire reculer le cynisme et le désengagement civique. « On pourra mesurer le sérieux de ses intentions quand on saura quelle personne il place à la tête de cette réforme. Au fédéral, on a compris que la réforme n’aboutirait pas quand Justin Trudeau a confié le dossier à [Myriam Moncef], une ministre inexpérimentée. »

Cela noté, le plus grand point de friction viendra probablement de la question de l’immigration, prévoit le professeur Boily. « Des députés caquistes ont commencé à parler sur ce thème et leur précipitation pourrait être nuisible au parti », dit le spécialiste interrogé par téléphone mercredi.

La CAQ veut interdire les signes religieux aux fonctionnaires en situation d’autorité, aux enseignants notamment. François Legault est prêt à utiliser la massue de la disposition de dérogation (la « clause nonobstant ») pour soustraire sa propre réforme légale aux chartes des droits.

Frédéric Boily lie ce dossier brûlant aux tensions prévisibles entre les régions et la métropole, Montréal étant finalement absente du gouvernement. « Je l’ai vu en Alberta, dit-il. C’est sur cette dichotomie entre les grandes villes et les régions qu’a trébuché le gouvernement néodémocrate dans les premiers mois. Évidemment, c’est à l’inverse avec la CAQ. Le parti peut trébucher sur Montréal, ce qui compliquerait la mise en oeuvre de certaines politiques, dont celle sur l’immigration et les signes religieux qui concernent plus directement les Montréalais. »

Et l’État ?

La réaction de la fonction publique sera aussi à surveiller. Le programme caquiste prévoit l’élimination par attrition de 5000 postes de fonctionnaires. Et si la tendance des vingt dernières années se maintient, le gouvernement va vite réaffecter des dizaines de postes de hauts fonctionnaires. Les libéraux en avaient muté environ 70 en 2014, explique la professeure de l’ENAP.

« Au fédéral, on ne voit pas ce genre de raz-de-marée, dit Mme Fortier. Les personnes que j’ai interrogées dans mes recherches depuis dix ans m’ont décrit une politisation des nominations à Québec. La durée du dernier gouvernement va affecter la confiance qu’ont les caquistes dans les fonctionnaires. Ils vont donc être tentés de faire un assez grand ménage. »

La spécialiste de l’administration publique pointe aussi vers une autre transformation possible de l’État sous la gouverne de la Coalition. « La vision caquiste transforme les citoyens en clients et met finalement l’accent sur les services directs visibles à la population tout en coupant dans les revenus de l’État pour remettre de l’argent dans les poches des gens, note la professeure interrogée jeudi. La partie non visible de l’intervention de l’État pourrait en souffrir. L’État n’est pas seulement un prestataire de services directs aux individus. Son rôle beaucoup plus large concerne par exemple l’inspection alimentaire ou les politiques environnementales. La CAQ pourrait être tentée de couper à cet endroit. Ça ne paraîtra pas à court terme, mais à moyen terme, oui. »

Bref, le nouveau premier ministre a promis de « changer le Québec » et il y arrivera vraisemblablement. « Si jamais la CAQ peut mettre en place toutes les réformes promises, ce dont on peut douter, le Québec s’en trouvera transformé en 2022, termine le professeur Boily, spécialiste de cette formation politique. Je dirais cependant que le Québec sera transformé de manière importante, mais pas de manière radicale. »


Une version précédente de cet article, qui stipulait erronément que Justin Trudeau avait confié le dossier de la réforme du mode de scrutin à Karina Gould plutôt qu'à Myriam Moncef, a été corrigée.

PQ, PLQ, QS à l’ombre de la CAQ

L’onde de choc déclenchée lundi soir a déjà fait tomber les deux chefs des deux grandes formations traditionnelles du Québec. Le Parti libéral et le Parti québécois devront à leur tour se transformer pour s’adapter au nouveau paysage sociopolitique national, également marqué par la montée fulgurante de Québec solidaire. Les plaques tectoniques bougent et voici où elles pourraient mener, selon le professeur Frédéric Boily de l’Université de l’Alberta.

PLQ Le parallèle avec la reconstruction du Parti libéral du Canada est tentante et il faut alors se rappeler qu’elle a mis des années à se concrétiser en passant par les chefs Stéphane Dion et Michael Ignatieff avant d’arriver à Justin Trudeau et son programme de gauche. « La reconstruction du PLQ pourrait être plus longue que prévu si les libéraux tirent la mauvaise leçon de la défaite. Et la première leçon, c’est qu’il s’agit d’un véritable rejet, pas d’un accident de parcours. »

Si c’est le cas, il ne suffira pas de remplacer Philippe Couillard pour reprendre le pouvoir, avertit Frédéric Boily. « Le PLQ doit se reconnecter aux régions et aux francophones, c’est clair. Il lui faut développer un argumentaire, mais qui sera difficile à trouver parce que le fonds de commerce qui consiste à s’opposer à la souveraineté a disparu. Or, le nationalisme de la troisième voie appartient maintenant à la CAQ. Ça devient compliqué de se faire une niche de ce côté. » De même, le terrain à gauche est occupé et il n’y a pas beaucoup de marge de manoeuvre sur cet axe non plus.

PQ et QS Le politologue rappelle que le discours de M. Lisée le soir de la défaite semblait en rejeter la faute sur Québec solidaire qui a refusé la convergence. « C’est de mauvais augure. Le Parti québécois a un véritable et profond examen de conscience à faire. Est-ce que QS va avaler le PQ ? C’est possible. QS attire la jeunesse progressiste parce que ce parti propose un projet de société. Est-ce suffisant pour aller à 25 ou 30 % des voix ? Ça, c’est le grand défi. Le discours anti-establishment de QS est intéressant pour monter à 15 %. Après il faut trouver autre chose. »