Chantal Vanasse parcourt seule à vélo 40 000 km par année

Victime d’un grave accident de la route, Chantal Vanasse a ressenti le besoin de remonter en selle pour retrouver un équilibre dans sa vie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Victime d’un grave accident de la route, Chantal Vanasse a ressenti le besoin de remonter en selle pour retrouver un équilibre dans sa vie.

Chantal Vanasse ne cesse d’agiter ses jambes en alternance tandis qu’elle parle d’un timbre enjoué. Ses jambes, semble-t-il, ne savent jamais s’arrêter tout à fait.

« L’an passé, j’ai roulé 45 000 km à vélo », explique cette survivante d’un grave accident de la route. « C’était beaucoup. Cette année, je risque de terminer l’année avec 40 000 km dans les jambes. Peut-être 42 000. C’est moins, mais ça reste beaucoup… »

« Je n’ai pas de voiture. Je fais tout à vélo. Été comme hiver. Je vais rouler du côté de Chambly, vers Laval, sur le P’tit train du Nord, dans les Laurentides, dans l’ouest de l’île, partout autour de Montréal. Au moins quatre heures par jour, je dirais. Certains jours, beaucoup plus. »

À ces heures en selle sur les routes s’ajoutent, lorsqu’elle travaille depuis sa maison, des pauses où elle roule sur un vélo stationnaire afin, dit-elle, de « calmer son esprit » et de « regagner la concentration ».

En juin 2011, un poids lourd a fauché Chantal Vanasse sur une route. « Je roulais du côté de Saint-François. Je crois que le camion a mal évalué la vitesse à laquelle j’arrivais. En tout cas, il a tourné… Je crois que c’est ce qui est arrivé. En fait, je ne me souviens plus de ce qui est arrivé… »

Le choc aurait pu lui être fatal. Sévère traumatisme crânien. Fractures. Foie lacéré. Poumon perforé. Des traumatismes importants qui la conduisent, dit-elle, à une dépression et à des troubles d’anxiété et de concentration terribles.

Peu à peu, sur le chemin du rétablissement, la fine mécanique du vélo est réapparue tel un engrenage nécessaire à rétablir l’équilibre de la vie. « Les séquelles ont été surtout cognitives. Le vélo a contribué à réguler l’anxiété et les malaises consécutifs à l’accident. »

Il a aussi joué, à l’évidence, un rôle compensateur. « Comme soudain je n’avais plus d’emploi, je n’avais plus le sentiment de me réaliser dans rien. Oui, le vélo a comblé une sorte de vide. »

Les viaducs

Mathilde Blais, la cycliste heurtée mortellement dans le tunnel de la rue Saint-Denis en 2014, fut une des élèves de cette diplômée en danse qu’est Chantal Vanasse.

« Je la connaissais. Ça m’a fait un choc quand j’ai appris sa mort. Dans les viaducs, je me suis souvent fait dire de ne pas passer sur le trottoir, que ce n’était pas pour les cyclistes, qu’il valait rouler avec les voitures, dans le trafic… Mais je tiens à ma vie ! La solution légale n’est pas toujours la bonne solution pour l’instant en matière de sécurité. »

L’ultra-cycliste affirme par ailleurs être un modèle en matière du respect du code de la route. Il faut sensibiliser la conscience des automobilistes, croit-elle, pour que des drames comme celui de Mathilde Blais ou de Clément Ouimet, cessent de se reproduire.

« L’univers du vélo dans les villes n’est pas sans défauts. Par exemple, je me sens moins en sécurité à Laval, où je vais tout le temps, qu’à Montréal. Ça s’explique assez facilement : à Montréal, il y a une existence collective des cyclistes. Ils sont nombreux. On le sait qu’ils sont là, de plus en plus nombreux. »

Ce n’est pas toujours le cas dans d’autres grands centres, regrette Chantal Vanasse.

Selon elle, la sécurité des cyclistes ne tient pas qu’aux installations, même si tout cela est important. « À Laval, quand je vais chez ma mère, les automobilistes ne considèrent tout simplement pas que le vélo existe ! Je me fais souvent crier : « Va sur la piste cyclable ! Enlève-toi de sur la route ! »» Comme si la route n’appartenait qu’aux autos ! Comme si des pistes cyclables, il y en avait partout et, surtout, qu’on était tenu de rouler juste là-dessus ! Non, un vélo ce n’est pas juste fait pour se promener sur la Route verte, le dimanche après-midi, en sifflant… Pour bien du monde, ça peut servir à se déplacer. Il faut que les gens l’apprennent. »

Jamais vu

Guillaume Drolet-Paré, mécanicien chez le marchand de cycles Hors Catégorie, a fait la connaissance de Chantal Vanasse par hasard.

« En vingt ans dans le vélo, je n’ai jamais vu ça ! Elle a commencé à venir nous porter ses vélos pour l’entretien. Chaque mois, la chaîne et les pignons étaient tellement usés que ça ne s’invente pas. Comme si quelqu’un roulait en ville avec le même vélo depuis quinze ans. Les pièces étaient torturées, usées, figées. C’était fini ! Chantal est très spéciale. Elle roule à son rythme. Ce n’est pas la performance qui l’intéresse. Elle est inépuisable sur la longue distance. Et j’en suis venu à me demander jusqu’où elle pourrait aller avec du bon matériel… »

Cet été, Chantal Vanasse a participé à une première épreuve d’ultra-distance, à la demande insistante de Guillaume Drolet-Paré. « C’était une compétition de 404 km. J’ai eu froid et faim », raconte-t-elle. « La course, c’est vraiment pas ce qui m’intéresse le plus dans le vélo… »

Le fabricant de cycles Marinoni l’a encouragée en l’aidant à financer l’achat d’une nouvelle monture. En entrevue au Devoir, Paolo Marinoni affirme qu’il ne la connaît pas personnellement, mais qu’il a été touché par son histoire.

« Je sais qu’elle a eu un très gros accident. On lui a fait un vélo sur mesure un peu spécial, compte tenu de ses problèmes physiques. C’est très rare, les gens qui roulent autant. J’ai eu un client qui roulait 30 000 km par année. Il pédalait tout le temps. Ce n’est vraiment pas fréquent comme profil. »

Une affaire personnelle

Chantal Vanasse continue d’avaler seule des kilomètres, à la ville comme à la campagne. « Elle fait partie des gens qui sont en dehors de la culture du vélo habituelle, explique Guillaume Drolet-Paré. Elle n’est pas dans un club et ne cherche pas du tout la performance. C’est orienté sur ses besoins à elle. C’est une affaire très personnelle, intime. »

Chantal Vanasse explique : « J’ai encore beaucoup de difficulté avec ce qui correspond pour moi à de la surstimulation. Je roule principalement toute seule, parce qu’en groupe, dans un peloton, il y a trop d’informations pour moi. Ça me donne des étourdissements. Même en ville, je dois parfois m’arrêter quand ça bouge trop autour de moi. »

Pourquoi le guidon de son Marinoni est-il orné de guirlandes roses qui flottent au vent ?

Au pays de l’enfance, l’agitation de ces minces rubans décuple d’ordinaire le sentiment grisant qu’éprouvent les enfants sur leur vélo. « Ah, c’est bien vrai ! Tous mes vélos en ont ! C’est mon signe distinctif ! »