Les nouveaux grands-parents

Une promenade, trois générations: Sylvie, grand-maman, promène Benjamin dans sa poussette, aux côtés de sa fille, Karine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une promenade, trois générations: Sylvie, grand-maman, promène Benjamin dans sa poussette, aux côtés de sa fille, Karine.

Chez Michèle et François, les dimanches matin sont sacrés : ils appartiennent à leurs petits-enfants. « Et ils le savent, lance en riant la jeune grand-mère. Que ce soit pour le brunch, un pique-nique ou une activité spéciale en famille, cette journée-là est à eux, c’est ancré dans la routine des enfants… qu’onsoit fatigué ou non. »

À l’aube de la cinquantaine, son conjoint et elle ont pourtant des horaires bien remplis. Et entre leurs quarts de travail, la maison à entretenir et leur vie sociale respective, le temps semble souvent sur le point de leur manquer. Mais pas question d’espacer les visites, ou de ralentir la cadence. « C’est important pour nous d’être présents, soutient celle qui travaille toujours comme infirmière à l’hôpital Jean-Talon. Mais on est bien conscients que ce ne sont pas nos enfants. On est là pour qu’ils passent du bon temps. »

Et ils sont loin d’être les seuls à penser ainsi, souligne la professeure Magda Fahrni. Historienne de formation, celle-ci s’intéresse de près aux changements qui bousculent les familles du Québec.

« Le rôle des grands-parents s’est considérablement transformé au cours des dernières décennies, note celle qui termine tout juste un livre sur l’histoire de la famille au Canada, de la Nouvelle-France à nos jours. Ils sont en meilleure santé physique et financière que les générations qui les ont précédés, et ont une plus grande espérance de vie. Ce sont des facteurs qui ont une influence sur leur propre vie : ils peuvent — et souhaitent — être actifs pendant plus longtemps. Et, nécessairement, ça se répercute sur celle de leurs enfants et de leurs petits-enfants. »

Génération active

Selon les plus récents chiffres de l’Institut Vanier de la famille, qui s’intéresse à l’évolution des familles canadiennes depuis plus de 50 ans, près du tiers des grands-parents canadiens sont toujours sur le marché du travail. « C’est deux fois plus qu’il y a une vingtaine d’années, décrit Russ Mann, conseiller principal au sein de l’organisme de recherche. Et c’est une réalité qui s’accentue avec les années. Certains décident même de retourner travailler à temps partiel, une fois leur retraite prise, que ce soit pour des raisons financières ou simplement pour demeurer occupés. Ça leur permet de garder un train de vie intéressant et, dans certains cas, de soutenir leurs enfants quand c’est plus difficile. »

Ce sont des gens qui ont été actifs toute leur vie, note Francine Ferland, ergothérapeute et auteure du livre Grands-parents d’aujourd’hui : plaisirs et pièges. « Ils ont cette habitude, ce besoin… Et c’est encore plus vrai pour les femmes ! Est-ce que ça veut dire qu’ils sont moins impliqués ? Pas du tout — et comprenez-moi bien, il y a autant de degrés d’implication qu’il y a de grands-parents —, mais ça s’articule différemment. Les familles d’aujourd’hui doivent composer avec de nouvelles distances, avec des horaires plus chargés, avec de nouvelles attentes… Le rôle des grands-parents s’inscrit dans cette nouvelle réalité. »

« Chose certaine, renchérit Magda Fahrni, le temps est, bien souvent, devenu une denrée rare. Alors, ce qu’on remarque, c’est que les relations entre les grands-parents et leurs petits-enfants sont de plus en plus construites autour du jeu. Leur présence brise la routine, soulage le train-train quotidien. »

« Le lundi, j’ai du yoga ; le mardi, je passe du temps avec ma mère ; le mercredi, je m’occupe de la maison… » illustre Sylvie, en échappant un léger rire.

Retraités depuis peu, son conjoint et elle ont récemment décidé de vendre la maison familiale pour poser leurs pénates à Joliette, étirant par le fait même la distance qui les sépare de Karine, leur fille, nouvellement maman.

« Ce qui est important pour moi, c’est surtout de pouvoir offrir du temps de qualité à mon petit-fils, souligne la jeune grand-mère, la voix chargée d’émotion. Je n’en ai pas toujours beaucoup et j’habite un peu loin pour être là au quotidien… Alors on essaie de se parler le plus souvent possible — beaucoup par texto ou via Facebook —, et quand Benjamin est avec nous, toute notre attention est pour lui. »

Plus rares, les visites ont pris des airs de fête. « Je me vois un peu comme une gardienne du temps, ajoute-t-elle, un sourire dans la voix. Du temps pour souffler un peu, du temps de jeu, du temps précieux ! »