La meurtrière de Victoria Stafford s’invite au Parlement

Terri-Lynne McClintic, photographiée en 2012
Photo: Dave Chidley La Presse canadienne Terri-Lynne McClintic, photographiée en 2012

Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, demande au Service correctionnel de lui expliquer pourquoi une des deux personnes ayant assassiné la petite Victoria Stafford a pu être transférée dans un « pavillon de ressourcement » autochtone réputé moins contraignant. Le Parti conservateur y voit la preuve d’un relâchement du système de justice et exhorte le gouvernement à annuler cette décision sans attendre. Libéraux et néodémocrates crient à la récupération politique indécente.

« Plus tôt aujourd’hui [mercredi], j’ai demandé à la commissaire du Service correctionnel du Canada de mener une révision complète des faits dans ce dossier pour s’assurer que la loi et toutes les politiques du Service correctionnel ont été appliquées correctement », a expliqué M. Goodale.

La petite fille de huit ans a été violée et assassinée en 2009. Terri-Lynne McClintic a plaidé coupable en 2010 à une accusation de meurtre au premier degré et a été condamnée à une peine d’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans. Elle était détenue dans une institution à sécurité maximale, mais a été transférée dans une institution à sécurité intermédiaire en 2014. Cet été, le Service correctionnel a annoncé au père de la victime que Mme McClintic serait transférée à Okimaw Ohci, un centre de ressourcement autochtone de Saskatchewan qui accueille aussi des détenues de niveau de sécurité intermédiaire. Selon le chef conservateur Andrew Scheer, cela est « complètement inapproprié ».

« À tous points de vue, elle se trouve maintenant dans une institution offrant une bien meilleure qualité de vie, un niveau de vie bien plus élevé, beaucoup plus de confort et de luxe que l’institution dans laquelle elle se trouvait auparavant », a déploré M. Scheer. Plus tôt dans la journée, son député et ex-ministre Tony Clement avait déclaré qu’un tel transfert serait de nature à inciter les citoyens « à prendre la justice entre leurs propres mains ».

Le père de la victime, Rodney Stafford, s’insurge d’ailleurs contre ce transfert et invite les citoyens à se rendre à Ottawa le 2 novembre prochain pour manifester. « Je vous en supplie, tout le monde, parlons d’une même voix là-dessus. Ce n’est pas juste à propos de ma famille. […] Quiconque prend la vie d’une personne vulnérable ne devrait pas avoir la chance de vivre dans un foutu pavillon de ressourcement après avoir purgé moins de 10 ans d’une peine de 25 ans », a-t-il déclaré en entrevue avec le réseau Global.

À la Chambre des communes, les conservateurs ont pilonné le premier ministre à ce propos, rappelant en des termes très crus comment la petite avait été assassinée et dans quel état son cadavre avait été retrouvé. C’en était trop pour Justin Trudeau, qui a demandé que cesse ce déballage obscène. Quand ce fut le temps du NPD de poser ses propres questions, la députée Sheila Malcolmson a d’abord lancé que « l’exploitation conservatrice de la mort de cette petite fille donne mal au coeur », ce qui lui a valu une ovation de toute la Chambre, les conservateurs en moins.

Justin Trudeau a néanmoins reconnu que les questions de l’opposition étaient « légitimes », tout en soulignant à grands traits que c’était sous un gouvernement conservateur que le niveau de sécurité de Mme McClintic avait été abaissé.

M. Scheer ne s’est pas excusé du ton des questions de ses députés. « Lorsque nous lisons le compte rendu de ce cas, c’est pour que les gens comprennent qu’on ne parle pas ici d’un délinquant qui mérite une seconde chance. »

Le thème de la criminalité se retrouve au coeur des questions conservatrices à la Chambre des communes depuis maintenant plusieurs jours. Les troupes d’Andrew Scheer ont inlassablement reproché au gouvernement d’avoir payé les soins psychologiques de Christopher Garnier, un homme reconnu coupable du meurtre d’une policière, parce que son père est un vétéran et a droit à des soins pour sa famille. Les conservateurs en ont même fait l’objet de leur journée d’opposition, au terme de laquelle Ottawa a annoncé un changement de politique pour les cas semblables futurs.

Au moment d’écrire ces lignes, le Service correctionnel n’avait pas indiqué en vertu de quels critères un prisonnier peut être transféré dans un « pavillon de ressourcement ». Ces centres sont conçus pour les autochtones, de manière à intervenir auprès d’eux avec des méthodes compatibles avec leur culture, mais il est possible que des personnes non autochtones y soient envoyées aussi. Il a été impossible de savoir mercredi si Mme McClintic est elle-même autochtone.

Mylène Jaccoud, criminologue à l’Université de Montréal spécialisée dans les questions d’adaptation du système de justice aux autochtones, affirme qu’il n’est pas exceptionnel que des personnes ayant commis « des choses très graves » se retrouvent dans de tels pavillons. Elle rappelle que le centre en question existe depuis 1995 et que son isolement géographique garantit un certain niveau de sécurité, malgré l’absence de clôture déplorée par les conservateurs.

Le système de justice est de plus en plus conscient de la surreprésentation des autochtones dans les pénitenciers canadiens et rend parfois des verdicts plus cléments pour prendre en compte la vie difficile des autochtones. En août, par exemple, la Cour d’appel du Québec a ramené de six à deux ans la peine d’emprisonnement de Stacey-Sikounik Denis-Damée, qui a poignardé son père après avoir appris qu’il entretenait une relation extraconjugale avec une jeune fille. Les juges ont estimé que les séquelles des pensionnats autochtones vécus par ses parents et « l’environnement familial pitoyable » dans lequel elle a elle-même grandi « amoindrissent son degré de culpabilité morale ». Début septembre, Jessie Quannaaluk a été condamnée à cinq ans de détention, soit moins que les huit ans réclamés par la défense, au motif que sa vie « tragique » en tant qu’Inuite expliquait le meurtre de son conjoint.