Discipliner les géants du Web

<p>Une poignée de jeunes éthiciens demandent au gouvernement de «forcer les entreprises numériques à reconnaître la propriété intellectuelle des informations générées par les individus».</p>
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Une poignée de jeunes éthiciens demandent au gouvernement de «forcer les entreprises numériques à reconnaître la propriété intellectuelle des informations générées par les individus».

Appel au cybercivisme, à moins de fatalisme et à plus de réglementation. À l’heure du « tout-à-la-socialisation » numérique, pour se divertir comme pour participer à la vie politique et démocratique, une poignée de jeunes éthiciens appellent le gouvernement du Québec à « limiter le pouvoir des compagnies numériques » sur son territoire et rappellent que « le monde numérique, en tant qu’espace public, doit demeurer un espace ouvert à la participation citoyenne », à l’abri de « l’influence indue d’intérêts économiques et privés ».

Le groupe souhaite également que les cybercitoyens « reconnaissent leur responsabilité » dans les dérives d’une communication numérique malmenée par les replis sur soi, la violence de débats polarisants, les chambres d’écho informationnelles, les fausses nouvelles ou encore les insultes et la diffamation facile. Ces citoyens du Web sont invités d’ailleurs à s’ouvrir d’avantage au cybercivisme, pour le bien commun et le vivre-ensemble, ajoute-t-il.

« Le numérique ouvre des possibilités positives en matière de renouvellement de citoyenneté ou de l’action citoyenne, résume la 7e Commission-Jeunesse de la Commission de l’éthique en science et en technologie (CEST) dans un avis qu’elle se prépare à rendre public ce jeudi matin à Québec et dont Le Devoir a pris connaissance. « L’utilisation du numérique à des fins politiques soulève par ailleurs des enjeux éthiques et sociaux importants », peut-on lire dans ce document qui expose la vision d’une douzaine d’étudiants de niveau collégial autant sur notre dépendance à la technologie ou notre participation à une économie reposant sur la collecte d’informations personnelles que sur les terrains minés vers lesquels ces nouvelles pratiques nous conduisent.

« Le point de vue de ces natifs du numérique [des gens qui n’ont connu qu’un monde hyperconnecté] est très intéressant, dit Jocelyn Maclure, philosophe et président de la CEST. Leur avis est loin d’être naïf ; il refuse aussi le démissionnisme en reconnaissant l’importance des défis auxquels nous faisons face comme société, mais aussi le fait que l’on pourrait ne pas arriver à les relever. Mais pour eux, il ne faut pas capituler sans avoir essayé ».

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Noémi Brind’Amour-Knackstedt, l'une des porte-parole de la Commission-Jeunesse, et Jocelyn Maclure, philosophe et président de la Commission de l’éthique en science et en technologie

Dans une de ses huit recommandations, la Commission-Jeunesse donne le ton en estimant, entre autres, que l’influence des géants du Web n’est pas une fatalité et qu’ils ne représentent pas des entités impossibles à réglementer. « Les compagnies numériques, si elles veulent bénéficier d’une présence sur un territoire donné, devraient se soumettre aux lois émises et appliquées par le gouvernement dans le but d’assurer le bien-être de la population », écrivent ses membres qui, dans la foulée, demandent à Québec de « privilégier les intérêts des cybercitoyens par rapport à ceux des compagnies numériques ». Une demande qui fait écho à la grogne suscitée l’an dernier par la position du gouvernement fédéral sur la taxation des activités de Netflix au pays.

Autre préoccupation : le groupe de jeunes éthiciens demande au gouvernement de « forcer les entreprises numériques à reconnaître la propriété intellectuelle des informations générées par les individus », et ce, pour donner la possibilité aux cybercitoyens de protéger réellement leur vie privée, dans des environnements où les données personnelles sont désormais au coeur d’un commerce, de produits tout comme d’influences, qui se joue dans une asymétrie de pouvoir. Celui des fournisseurs de services gratuits étant plus fort que celui de ceux qui en font usage.

« Dans le contexte numérique, la notion de consentement ne semble plus en mesure de protéger les individus », résume le groupe dans son avis. « Nous comprenons l’intérêt économique qui vient avec la collecte et la vente de données, ajoute Noémi Brind’Amour-Knackstedt, une des porte-parole de la Commission-Jeunesse, cuvée 2018, mais nous demandons aussi à ce que la transparence, un concept qui guide les pratiques en ligne, soit appliquée à l’arrière-plan du Web, à ce qui est moins visible. Les cybercitoyens doivent être informés de manière claire et compréhensible de ce qui est collecté sur eux, de ce qui est partagé et avec qui. Ils doivent aussi pouvoir se soustraire à ce système de collecte sans pénalité s’ils refusent de partager des informations personnelles non essentielles et directement liées à la fonction d’une application ».

Responsabilité et cadre légal. Dans son avis, la Commission-Jeunesse appelle à la responsabilisation autant des gouvernements qu’à celle des entreprises et des citoyens, à qui ces jeunes tiennent à rappeler que les normes de civilité qui prévalent dans les interactions physiques doivent s’imposer de la même manière dans les univers numériques et les interactions virtuelles. En entrevue, Mme Brind’Amour-Knackstedt va plus loin en soulignant que « les personnes en position d’autorité font office de modèles » et que « les actions ou les propos qu’ils tiennent en ligne » peuvent finir par « être légitimés, même s’ils sont mauvais », sans nommer un président américain dont la présence sur Twitter s’apparente régulièrement à celle des trolls, ces orduriers du numérique qui viennent pourrir le débat public à grand coup de propos diffamants, agressifs et revanchards. Et leur comportement en ligne gagnerait, par le fait même, à être plus exemplaire que chez les autres, estime-t-elle.

Dans les dernières années, la Commission-Jeunesse de la CEST s’est penchée sur les enjeux éthiques liés à des sujets variés comme le neuromarketing et la publicité, la cyberintimidation, les soins de santé personnalisés ou le plagiat électronique.

La Commission-Jeunesse de la CEST recommande :

1- que le gouvernement sensibilise et informe les citoyens sur les dangers des fausses nouvelles et les conséquences de leurs actions sur le Web ;

2- que le cybercitoyen reconnaisse avoir la responsabilité civique de faire la promotion du civisme dans l’espace numérique, par son jugement critique et son comportement ;

3- que le gouvernement développe une politique de droit à l’oubli ;

4- que le gouvernement évalue les moyens de limiter l’influence d’individus et d’organisations dans la sphère publique numérique, limite le pouvoir des compagnies et privilégie les intérêts des cybercitoyens par rapport à ceux des compagnies.