Qui a peur du revenu minimum garanti?

Photo: Jessie Golem La photographe de Hamilton Jessie Golem, elle-même une participante au projet pilote, a publié le projet photo «Humans of Basic Income», où une trentaine de bénéficiaires du projet ont été photographiés avec un écriteau décrivant leurs luttes personnelles avec la pauvreté et comment leur qualité de vie a été rehaussée par le revenu minimum garanti. 

Depuis 2016, la ville de Hamilton a été au coeur d’une expérience inédite de lutte contre la pauvreté, soit celle de distribuer, sans condition, de l’argent sonnant et trébuchant, à la hauteur du double de l’aide sociale de base en Ontario. Évalué à 150 millions, le projet pilote de revenu minimum garanti offrait 17 000 $ pour une personne célibataire, 24 000 $ pour un couple, montant duquel était soustrait 50 % des revenus additionnels gagnés.

Les 4000 participants au projet pilote de trois ans étaient libres de dépenser l’argent à leur guise et les seuls critères d’admissibilité étaient de toucher un faible revenu et de résider depuis au moins un an dans les villes incluses dans le projet pilote (Hamilton, Brantford et Thunder Bay.)

« Nous voulons savoir si un revenu universel de base peut influencer positivement la vie des gens », avait alors déclaré Kathleen Wynne, l’ex-première ministre ontarienne.

Coup de théâtre : un mois et des poussières après l’élection des conservateurs, le premier ministre ontarien, Doug Ford, annonçait l’abolition de l’expérience, avec la fin des prestations prévue pour le 31 mars 2019. Une décision qui a causé indignation et amère déception chez les défendeurs et bénéficiaires du programme. Une pétition pour la survie du projet a rallié 20 000 signatures en 10 jours.

Impliquée depuis quelques années dans la Hamilton Roundtable for Poverty Reduction, Monika Clolek compte se battre pour le maintien du projet pilote. Depuis qu’elle touche des prestations mensuelles de 1300 $, Monika a fait enregistrer ses deux chiens à la Ville, est passée cueillir des prescriptions médicales à la pharmacie, a rempli le frigo d’aliments sains, augmenté son loyer subventionné de 200 $ à 400 $ et remboursé ses dettes.

Mais surtout, l’artiste de 37 ans de Hamilton, mère célibataire d’une ado et fille d’immigrés polonais, a enfin pu payer une bière à son père. Et de cela, elle n’est pas peu fière. « Le fait que mes parents doivent constamment me soutenir et me nourrir… C’était ma plus grande honte ! » confie Monika, qui reçoit Le Devoir dans son salon du quartier McQuesten East, au lendemain d’une session du conseil municipal de Hamilton en août dernier, qui a entendu les doléances de plusieurs voix qui défendent le maintien du programme aboli par Doug Ford.

« Il y a un aspect mental à la pauvreté : quand ça fait un moment que vous vivez dedans, une sorte d’état d’esprit s’installe, qui fait que vous croyez ne pas mériter mieux, qu’il n’y a pas d’issue », lâche de son côté Jonathan Dalton, un entrepreneur en électronique qui a perdu son commerce dans la foulée de l’embourgeoisement de Hamilton.

Aux racines de la pauvreté

Le Wall Street Journal, Al Jazeera, The Guardian et d’autres médias internationaux se sont intéressés à Hamilton, devenue laboratoire d’une vieille idée qui revient dans l’air du temps. Pourquoi ce retour en force du concept de revenu minimum garanti, qui se voudrait universel et non pénalisé ?

« On assiste à un bouleversement sismique dans le marché de l’emploi, depuis la dernière décennie, ainsi qu’à un déclin des emplois à temps plein et à un nombre croissant d’emplois précaires qui ne procurent pas aux travailleurs de réels moyens de subsistance », tranche Jeffrey Martin, qui estime que le droit au revenu est une lutte aussi importante que fut l’assurance maladie universelle au siècle dernier. Rien de moins.

Martin, qui a analysé le concept du revenu minimum garanti dans le cadre de ses études en Labour Studies à l’Université McMasters, est convaincu que le revenu minimum garanti constitue une voie d’avenir pour sauver la classe moyenne.

Et dans une ville comme Hamilton, où le côté sombre de l’embourgeoisement se traduit par une difficulté grandissante d’avoir accès à des logements abordables, le concept pilote du revenu minimum garanti était d’offrir du répit à des gens qui, pour plusieurs raisons, se butent aux écueils de la pauvreté chronique.

« Le coût de la pauvreté sur le système de santé canadien se rapproche de 40 milliards par année, alors qu’il en coûterait environ 32 milliards pour sortir tous les Canadiens de la pauvreté », estime le chercheur.

Plusieurs des bénéficiaires du projet pilote de Hamilton, qui ont témoigné devant le conseil municipal, ont évoqué le sentiment bénéfique d’avoir enfin un frigo rempli et de ne pas angoisser à savoir comment payer le loyer, l’estime de soi qui revient quand on peut se payer son premier manteau d’hiver neuf après une décennie de disette… Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, une vaste proportion des participants ont affirmé que ce coup de pouce les a motivés à retourner à l’école ou à être plus actifs dans le monde du travail.

« Les expériences américaines et canadiennes des années 1970 ont démontré qu’il est peu probable que le revenu de base garanti motive les gens à quitter le monde du travail », écrit Annie Lowrey, l’auteure du récent essai Give People Money : How a Universal Basic Income Would End Poverty, Revolutionize Work, and Remake the World.

Une vieille idée

L’idée d’offrir à tous les citoyens un revenu de base garanti ne date pas d’hier, se promenant tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite. Les grandes lignes du concept sont apparues dans les écrits de saint Thomas More et de Thomas Paine. En 1969, le président Richard Nixon a proposé un plan antipauvreté destiné aux familles américaines, qui visait à assurer un revenu minimum par un programme de taxes négatives.

Dans les années 1970, la province du Manitoba a tenté l’expérience du « Mincome » dans la ville de Dauphin, qui assurait un revenu minimum à des familles qui touchaient moins de 9000 $ par année.

En novembre 2017, Québec solidaire se prononçait pour le revenu minimum garanti progressiste et non néolibéral, qui serait « complémentaire à un renforcement de la mission de l’État dans tous les aspects où celui-ci intervient ». En revanche, on ne veut pas d’un tel programme à n’importe quel prix. Le récent rapport « Le revenu minimum garanti : une utopie ? Une inspiration pour le Québec » a laissé sur leur faim le Parti québécois et Québec solidaire. Parmi leurs recommandations, les trois auteurs économistes (Dorothée Boccanfuso, Jean-Michel Cousineau, Raquel Fonseca), suggéraient notamment d’augmenter les prestations d’aide sociale de 472 $ par an pour une personne seule et de 311 $ pour un couple sans enfant (soit 55 % de la Mesure du panier de consommation).

« La question est complexe, mais importante. Elle mérite mieux qu’un bricolage vite fait justifié par une vision étriquée de l’incitation au travail », commentait quant à lui le politologue québécois Alain Noël.