Être pacifiste en 2018, une utopie?

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Un rebelle syrien pointe son arme vers la ligne de front près de Damas, en juillet 2018.
Photo: Mohamad Abazeed Agence France-Presse Un rebelle syrien pointe son arme vers la ligne de front près de Damas, en juillet 2018.

Ce texte fait partie du cahier spécial Paix

Peut-on encore rêver d’un monde en paix en 2018? Quels sont les défis locaux et mondiaux actuels, ainsi que les solutions envisageables? Des experts et organisations se prononcent.

Raymond Legault, porte-parole du collectif Échec à la guerre

Rêver de la paix reste une utopie en 2018, au sens où il n’est pas clair si nous y arriverons un jour. Cependant, c’est une nécessité d’essayer d’en finir avec le militarisme.

Les puissances nucléaires possèdent plus de 15 000 ogives. Nous avons les moyens d’annihiler plusieurs fois l’humanité.

La guerre et le militarisme détournent des ressources financières colossales vers l’achat d’armes, lesquelles ne servent qu’à tuer, à estropier, à terroriser les gens et à détruire leurs milieux de vie. En 2016, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires mondiales s’élevaient à près de deux billions (2000 milliards) de dollars. Cet argent pourrait servir à l’environnement, à la lutte contre la pauvreté, à l’éducation et à bien d’autres choses.

Solutions : Le Canada devrait se retirer de l’OTAN et devenir un État neutre et pacifiste.

Il devrait aussi cesser d’exporter des armes. En 2016, notre pays était le 2e exportateur d’armes vers la poudrière du Moyen-Orient.

François Roch, professeur de sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal

Difficile de pacifier complètement les relations internationales, mais nous progressons, notamment grâce à l’usage du droit. La Charte des Nations unies interdit le recours à la force dans les relations internationales depuis 1945. La Déclaration universelle des droits de l’homme s’inscrit aussi dans cette mouvance de la paix par le droit, tout comme les traités interdisant certaines armes, balisant le recours à la force dans un conflit armé ou visant la dénucléarisation.

Cependant, le rôle du droit demeure limité. D’autres variables structurent les relations internationales, comme l’argent, la politique ou les intérêts des États. De plus, le droit résulte lui aussi de rapports de force internationaux, il n’est pas neutre.

Solutions : Il faut tendre vers davantage de gouvernance mondiale. Le système international reste anarchique et décentralisé. L’ONU tente de jouer son rôle avec un budget famélique par rapport à l’ampleur de ses missions.

Il faut aussi s’attaquer aux causes des désaccords, notamment les déséquilibres économiques et sociaux.

Marie-Joelle Zahar, directrice du Réseau de recherche sur les opérations de paix

C’est une utopie nécessaire, car notre monde ne va pas bien. Les investissements dans la paix sont risibles comparativement aux dépenses militaires. Sur le terrain, les militants pour la paix constituent désormais des cibles, alors qu’ils étaient relativement protégés auparavant. Ils sont victimes d’attaques, d’arrestations arbitraires, de torture et d’intimidation.

Des conflits armés comme ceux au Yémen, en Syrie ou au Mali montrent aussi que les crises superposent des problèmes locaux, des dynamiques régionales de compétition armée et des rivalités politiques internationales. C’est devenu très complexe.

Solutions : Associer les sociétés civiles aux processus de paix, plutôt que seulement les élites politiques et militaires.

Une fois la paix signée, il faut de l’accompagnement, notamment financier, pour établir le nouveau système politique, remettre l’économie en marche et consolider la paix. Mais gare à la tentation de se substituer aux acteurs locaux. C’est à ces derniers de s’approprier le processus de consolidation de la paix.

David Morley, président et chef de la direction d’UNICEF Canada

Il ne faut jamais cesser de rêver à la paix. J’ai travaillé dans des zones de guerre en Sierra Leone, au Mozambique ou en Angola, où l’on désespérait de voir une pacification. Pourtant, la paix y est revenue, bien que la situation dans ces pays reste imparfaite.

Ceux qui profitent des conflits par la vente d’armes, la contrebande ou la corruption font obstacle à la paix. Il peut aussi y avoir de réels différends politiques, lesquels demandent des réponses politiques.

Solutions : L’éducation est cruciale. Il faut réussir à éduquer les jeunes, même en situation de guerre. Cela exige une certaine stabilité, qu’apportent parfois les Casques bleus, par exemple. Les jeunes constituent l’avenir de ces pays. Ils doivent sentir que devenir combattants ou trafiquants d’armes n’est pas la seule issue pour eux. Au Darfour du Sud, j’ai vu une jeune adolescente braver de réels dangers pour passer des examens dans une école aux murs criblés de balles. L’éducation est essentielle à la paix.

Béatrice Vaugrante, directrice générale d’Amnistie internationale Canada

La paix n’est pas une utopie, mais une urgence. Par le passé, on a mené plusieurs batailles pour les droits de la personne jugées utopiques, que l’on pense à la fin de l’esclavage et aux droits des femmes ou des travailleurs. Des gens courageux se sont organisés et ont obtenu de grandes victoires.

Sur la question des droits de l’homme, il y a un grand vide au niveau des leaders politiques. Les activistes locaux, eux, deviennent des cibles, de l’Amérique du Sud à la Russie, en passant par la Turquie et la Hongrie. Les organisations non gouvernementales subissent des attaques qui compliquent leur travail.

Solutions : Il faut éduquer les gens aux droits de la personne, y compris dans notre pays. C’est une question fondamentale à laquelle les gens sont trop peu exposés. Il faut aussi entamer des discussions ouvertes avec les gens peu convaincus, par exemple sur le sujet de l’immigration. La peur est source de négation de droits et de conflits.

Bruno Charbonneau, directeur du Centre FrancoPaix de la Chaire Raoul-Dandurand

Dire que c’est utopique revient un peu à critiquer ceux qui oeuvrent à un monde plus pacifique. C’est contre-productif. Encore faut-il savoir de quelle paix on parle : d’une paix négative se limitant à un arrêt de la violence ou d’une paix positive, qui règle les problèmes à la source de la violence ? Cette deuxième option exige de discuter de la nature de la paix à venir et de revoir des structures politiques et économiques très souvent à la source des affrontements. Or, plus les combats durent, plus les positions se radicalisent. Trop souvent, on aboutit simplement à la paix du vainqueur.

Solutions :Miser sur la prévention. Les organisations internationales et les États se contentent souvent de gérer les conflits. Ils investissent plus pour endiguer la violence que pour s’attaquer au fond des problèmes. La diplomatie doit mieux jouer son rôle préventif. Il faut développer des mécanismes plus efficaces de surveillance et d’analyse des discordes afin d’intervenir avant que les armes ne tonnent.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que les dépenses militaires mondiales s’élevaient à près de 2 milliards de dollars, a été corrigée.