Bangladesh: douce-amère terre d’accueil

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
L’eau monte lentement dans certaines parties du camp Kutupalong, bâti en zone inondable.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’eau monte lentement dans certaines parties du camp Kutupalong, bâti en zone inondable.

Ce texte fait partie du cahier spécial Paix

En octobre 2017, Jahid et Rehana Hossein ont fui la Birmanie (aussi appelée Myanmar) avec leurs quatre enfants afin d’échapper aux persécutions dont ils étaient victimes. Avant de trouver refuge au Bangladesh, ils ont dû traverser une jungle inhospitalière pendant plus de trois jours, et ce, avec seulement quelques vivres en poches. Alors qu’ils découvraient sur leur passage d’innombrables dépouilles de compatriotes rohingyas, ce n’est qu’une fois qu’ils furent arrivés au camp de Kutupalong que la peur les a enfin abandonnés.

Des récits comme celui-là, Khoudia Ndiaye, agente de communications pour Développement et paix – Caritas Canada, en a entendu quantité. En juin dernier, elle a été envoyée en mission au Bangladesh pour rencontrer des réfugiés rohingyas ayant fui leur terre natale.

« De toute ma vie, je pense que je n’ai jamais été aussi affectée par ce que j’ai vu et par ce qu’on m’a raconté », confie-t-elle avec émotion.

Elle évoque par exemple le cas de Fatema Khatun, une agricultrice mère de huit enfants, qui n’a eu d’autre choix que de fuir son village lorsque les forces armées birmanes ont lancé une répression d’une brutalité extrême à l’endroit des Rohingyas à la fin août 2017.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un homme se lave devant chez lui. « Quand on entre dans les tentes, la température est insoutenable », raconte Khoudia Ndiaye.

« Elle me racontait qu’en Birmanie, elle avait une grande maison et que sa famille ne manquait jamais de rien, même si elle n’était pas très nantie. Grâce aux terres et au bétail que possédait sa famille, elle pouvait vivre décemment et subvenir aux besoins de ses enfants. Du jour au lendemain, sa famille a tout perdu. Elle ne sait pas ce qu’il est advenu de sa maison en Birmanie, si elle a été confisquée ou brûlée. Elle ne sait pas si, un jour, elle pourra rentrer chez elle. »

La vie au camp de Kutupalong

Aujourd’hui, comme plus de 626 000 réfugiés rohingyas, les familles Khatun et Hossein vivent dans de petits abris rudimentaires du camp de Kutupalong. Se déployant sur plusieurs kilomètres dans le district de Cox’s Bazar, il est de loin le camp de réfugiés le plus peuplé de la planète. À titre comparatif, le camp de Dadaab au Kenya, qui est considéré comme l’un des plus importants au monde, accueille environ 240 000 personnes.

« Le camp est vraiment énorme, insiste Mme Ndiaye. Avant, c’était la jungle qui se trouvait là, mais le territoire a dû être déboisé pour permettre aux réfugiés de s’installer. Aujourd’hui, il a quasiment la taille d’une ville. Il s’étend sur des kilomètres et des kilomètres. On voit des tentes à perte de vue. Et il y a tellement de réfugiés qui sont arrivés au cours des derniers mois qu’il y a des extensions qui ont dû être ajoutées. »

Comme Mme Ndiaye, Dominique Godbout, chargée de programme à Développement et Paix – Caritas Canada, s’est elle aussi rendue au Bangladesh en juin dernier afin de rencontrer les partenaires de l’organisation et de prendre le pouls de la situation dans le camp de Kutupalong.

Comme sa collègue, elle a été frappée par l’immensité des lieux et par la précarité des conditions de vie des réfugiés qui y sont installés.

« Le camp est surpeuplé, relève-t-elle. Les gens se trouvent dans une situation vraiment très vulnérable. Quand on rentre dans les tentes, la température est insoutenable. C’est comme un four. Ce sont des conditions de vie vraiment extrêmes. »

D’après Mme Ndiaye, de juin à octobre, soit pendant la mousson, la situation tend à s’aggraver : « Les pluies sont diluviennes et, comme le sol est sablonneux, quand il pleut, tout le camp se transforme en boue. Ça réduit beaucoup la mobilité des réfugiés et celle des travailleurs humanitaires, qui ont de la difficulté à acheminer des rations alimentaires et des biens de première nécessité. »

Même s’ils désirent ardemment échapper à cet abîme, les réfugiés rohingyas peuvent difficilement le faire. Comme ils n’ont pas le droit de circuler librement au Bangladesh et qu’ils sont contraints de rester dans certaines zones précises, la plupart n’occupent pas d’emploi.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des sentiers et des ponts en bambou construits à la hâte permettent aux gens de se déplacer dans la région vallonnée.

« Le gouvernement du Bangladesh ne permet pas aux réfugiés de s’insérer dans la société parce qu’il souhaite que la situation soit temporaire et qu’ils retournent en Birmanie, confie Mme Ndiaye. En attendant, ça signifie qu’ils sont complètement dépendants de l’aide humanitaire pour avoir accès à de la nourriture, de l’eau, des biens de première nécessité, etc. ».

La réponse humanitaire

Devant l’ampleur de cette crise humanitaire, plusieurs ONG ont intensifié leurs opérations dans la région. C’est notamment le cas de Développement et paix, qui, avec le soutien du gouvernement canadien, a multiplié les actions pour améliorer les conditions de vie des réfugiés rohingyas et celles des populations hôtes.

« Il ne faut pas oublier les communautés hôtes, parce qu’elles ont vu leurs conditions de vie se dégrader depuis qu’elles ont accueilli tous ces réfugiés, souligne Mme Godbout. Ce sont des gens qui étaient déjà extrêmement vulnérables. Il faut s’en occuper aussi parce que sinon les tensions vont vraiment être exacerbées. »

Au cours de la dernière année, Développement et paix a donc distribué de la nourriture de même que des produits de nécessité à des milliers de réfugiés arrivés à bout de souffle au Bangladesh. Il a aussi contribué à améliorer leurs abris et construit des points d’eau potable, des latrines et des espaces de douches.

Les nombreux réchauds au gaz qu’il a distribués ont particulièrement facilité la vie des réfugiés. Ceux-ci leur ont permis de cuisiner des repas sans avoir à utiliser de bois, une denrée devenue rare dans cette région où on ne trouve pratiquement plus d’arbres.

De petites améliorations

« Les conditions s’améliorent lentement, mais il y a encore beaucoup à faire, signale Mme Godbout. Au cours des prochains mois, on va essayer de renforcer l’intégration des réfugiés avec les communautés hôtes. On espère que le gouvernement du Bangladesh sera ouvert à soutenir des projets à plus long terme. On espère aussi que le processus de réconciliation finira par se faire de façon juste et que les crimes commis ne resteront pas impunis. »

Car à moins que la Birmanie ne reconnaisse formellement le génocide commis par son armée à l’encontre des Rohingyas, le retour volontaire des réfugiés de Kutupalong est difficilement envisageable.

« Les familles que j’ai rencontrées m’ont toutes dit qu’elles avaient très peur de rentrer chez elles, révèle Mme Ndiaye. Elles ne veulent plus vivre la persécution et elles n’ont pas confiance. Il y en a même une qui m’a dit qu’elle ne s’était jamais sentie aussi libre qu’à l’intérieur du camp de réfugiés. C’est quand même paradoxal, mais ça témoigne clairement du tragique de la situation. »

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